A peine sorti de l’hôpital où un infarctus l’avait envoyé, Sir Wilfrid Robarts (Charles Laughton), un des avocats les plus réputés de la profession, est sollicité sur une affaire qui s’annonce particulièrement mal : un homme (Tyrone Power) accusé de meurtre et sans aucun alibi. Tout semble concorder pour le désigner coupable. Mais c’est sans compter sur Sir Wilfrid, qui décide de prendre les choses en main, au grand dam de son infirmière (Elsa Lanchester)…
Quand on s’appelle Billy Wilder, on pourrait adapter Oui-Oui au pays des jouets que ça n’en deviendrait pas moins un chef-d’œuvre cinématographique. Avec Témoin à charge, Billy Wilder ne s’abaisse toutefois pas à de telles extrémités, puisqu’il descend simplement au niveau d’Agatha Christie, en adaptant sa pièce de théâtre du même nom, elle-même adaptée d’une de ses propres nouvelles. Cela signifie que c’est donc à elle que l’on doit ce triple twist renversant, qui réussit non seulement le prodige de nous surprendre trois fois, mais surtout celui d’être tout-à-fait crédible, et peu, voire pas, tiré par les cheveux… Mais c’est bien à Wilder que l’on doit d’avoir su de ne pas trahir le récit de base et, mieux, de le magnifier pour en faire un aussi grand film.
Des personnages parfaitement écrits et caractérisés grâce à un soin du détail unique aux dialogues pétillants, qui voient s’enchaîner d’hilarantes répliques cultes sans jamais discontinuer, Témoin à charge reste du pur Wilder de bout en bout. Astucieux dans sa mise en scène millimétrée, le film de Wilder l’est à tous les niveaux, multipliant les faux-semblants sous le nez d’un spectateur naïf qui ne se rend compte de rien. Il faut dire que si le spectateur en question a un tant soit peu de goût, plutôt que de chercher la petite bête, il se laissera subjuguer par la prestation hallucinante de Charles Laughton, qui, en un seul film, prouve qu’il est un des plus grands acteurs que la Terre ait porté, par le charme froid de Marlene Dietrich qui rappelle qu’elle est une immense actrice dramatique, par la spontanéité attachante de Tyrone Power ou encore par la délicieuse composition d’Elsa Lanchester, craquante en infirmière dépassée par un patient caustique et acariâtre (« Si vous étiez une femme, Mlle Plimsoll, je vous battrais ! »).
De toute façon, l’avantage avec les films de Billy Wilder, c’est que l’on peut se focaliser sur les points que l’on veut, on ne pourra qu’y voir les ingrédients d’un chef-d’œuvre. Et même si Témoin à charge ne fait pas tout-à-fait partie du sommet de la filmographie du réalisateur (peut-on vraiment dépasser le monumental Gouffre aux chimères ?), il n’en est pas moins un grand film et un jalon indispensable de l’œuvre du plus grand réalisateur que le cinéma ait jamais connu.