Comprendre Tenet c'est avant tout le ressentir. Sentir les propositions de cinéma à la pelle du cinéaste ici dans une forme olympique, glaciales, industrielles, néo-tout ce que vous voulez. Ce film est un arsenal à part entière, une expérience viscérale, il transfigure le film d'espionnage codifié pour n'en retenir que le substantiel au travers de scènes d'action à ressentir. Nolan utilise une scénographie aux antipodes de la science-fiction, les Batman, Inception ou Interstellar semblent si loin, pour se concentrer sur la sensation que peut offrir une séquence de cinéma comme un outil d'expression pure. En effet, ni les couloirs bétonnés d'un immeuble, ni un gratte-ciel, pas même un yacht ou une salle genre philharmonie n'impressionneront. C'est plutôt la manière dont Nolan va la faire vivre qui importe ici.
Cette tour en Inde qui abrite un magnat de l'acier sera prétexte au vertige. L'auditorium en introduction rappelle la terreur ressentie en introduction du Dark Knight. La moindre scène d'action est un terrain pour expérimenter et jouer avec le temps, dans un balais ébouriffant de techniques de montage. La direction sonore n'est pas en reste et se ressent comme un battement total, un tensiomètre entre l'électro et la transe.
Nolan aux manettes oblige, rien ne sera fait simplement et plus d'un se sentira perdu devant un scénario qui se traine et se complexifie inutilement, faisant de Tenet non pas un divertissement pur ou démo technologique audacieuse et régressive, tout de suite palpable, mais un polar en forme de vrai / faux James Bond avec son héroïne inatteignable et complexe, son vilain doublé d'un très mauvais mari (Kenneth Brannagh, jamais loin du cabotinage), son duo très vidéoludique (Washington / Pattison) et ses décors pastichés depuis cinquante ans dans toute bonne production estampillée "espionnage" qui peuvent occasionner quelques bâillements d'impatience. L'impatience de retrouver cette mise en place de la tension et de l'action où chaque plan, jamais anodin, témoigne d'une maîtrise technique et technologique comptant toujours deux-trois miles d'avance sur la concurrence, entre deux moments de romance triste, impossible. Quand la science-fiction répond aux errances du couple.