Dès les premières secondes de The Bare-Footed Kid, le spectateur averti esquisse un sourire à la fois nostalgique et attendri (ou nerveusement crispé) en voyant surgir le légendaire logo SB – non pas “Sans Blague”, mais bien Shaw Brothers, que Johnnie To tente ici de ressusciter avec la ferveur d’un moine shaolin égaré dans une boutique de souvenirs du 13e arrondissement de Paris.
Dans ce théâtre d’ombres chinoises et de drames à semelles souples, une lumière éclatante surgit néanmoins : Maggie Cheung. Sa seule présence suffit à faire oublier les cabotinages gymniques d’Aaron Kwok, dont chaque apparition évoque une audition ratée pour une publicité de shampooing – cheveux au vent, regard embué, émotion en mode surcharge.
Le scénario, quant à lui, repose sur un concept hautement révolutionnaire : la quête existentielle… d’une paire d’espadrilles. Oui, des espadrilles. Pas une épée magique, pas un manuscrit interdit, non : des tongs de combat. Notre jeune héros, aussi candide qu’un canard laqué, ira jusqu’à trahir son maître (qui, cruel, lui avait refilé une pointure au-dessus) et sa douce amoureuse pour s’offrir ce Graal en toile tressée. Un pied dans le wu xia pian, l’autre dans une assiette de riz cantonnais.
Heureusement, Ti Lung relève le niveau, apportant un peu de piquant dans cette sauce aigre-douce. Son jeu, d’une sobriété exemplaire, semble émaner d’un autre film – un bon. Il observe, stoïque, les gesticulations ambiantes avec l’air accablé d’un acteur vétéran ayant compris trop tard que Johnnie To se cherche encore, et que ses effets visuels n’atteindront leur pleine puissance que dans ses œuvres futures.
“La scène qui reste quand le film s’efface”
Ti Lung, l’homme au regard mélancolique et à la moustache stoïque, prenant dans ses bras une Maggie Cheung plus belle et plus veuve que jamais. Elle le regarde — un regard profond, chargé d’émotions contenues et de solitude accumulée, qui en dit long sur la durée exacte de son veuvage (probablement arrondie à la semaine près). Et puis, sans un mot, notre bonhomme l’emporte vers le lit, dans un geste aussi solennel qu’un dépôt d’offrande au temple. La caméra, pudique, recule doucement, puis referme la porte derrière eux, comme pour leur offrir un peu d’intimité cinématographique.
Le plan suivant ? Un cerisier en fleur. Parce que rien ne dit “consommation de chagrin” comme un arbre en pleine floraison. Du pur Hitchcock, "La mort aux trousses"… mais version rouleau de printemps et de la métaphore florale appuyée. Une élégance désuète, un brin risible, mais qu’on ne peut s’empêcher d’admirer – à la fois kitsch et touchante, comme un vieux clip de Cantopop oublié sur une VHS.
En résumé, The Bare-Footed Kid est un conte moral : ne sous-estimez jamais le pouvoir métaphysique d’une paire de tongs. Et surtout, remercions les dieux du cinéma pour Maggie Cheung, qui, à elle seule, chausse ce film de toute la grâce qu’il mérite à peine.