Voir le film

Greg McLean : retour à la violence primitive du mythe (4/6)

En quittant son cadre australien habituel pour la Colombie, le cinéma de Greg McLean s’ouvre à une autre culture marquée par la tension intestine entre une modernité technologique et la persistance des traditions locales placées sous le signe de la précarité : le film s’ouvre par une séquence dans les rues de la capitale, encombrées de véhicules et de vendeurs à la sauvette qui proposent des grigris et autres objets de confection artisanale. Des enfants ont la mort au visage, portent des masques sur lesquels est représenté un crâne. D’emblée, c’est un visage meurtri que le cinéaste propose de la société colombienne, tout entier incarné par ce grand bâtiment de l’entreprise Belko dans lequel s’active un personnel issu de minorités ethniques différentes, et dont certains employés sont en situation irrégulière.


On comprend dès lors que l’entreprise fonctionne comme un corps capable d’uniformiser ses membres, un corps hiérarchisé et dirigé par une voix supérieure que l’on associe explicitement à « la voix du Christ », à « notre nouveau Dieu ». La devise de Belko est « Bringing the world together », c’est-à-dire « rassembler le monde », en adéquation avec la circulation des cerveaux qui conduit les hommes et les femmes à quitter leur pays d’origine pour réussir ailleurs, pour servir une entreprise.


Et ce que met en scène McLean, c’est la radicalisation de ce processus d’appartenance et de dépendance à l’entreprise au nom de deux facteurs : le culte de la performance d’une part, la sacralité de la vie d’autre part. Les objectifs de productivité et de compétitivité se voient ainsi subordonnés à l’instinct de survie et la combativité, sinon justifiés par eux. Dit autrement, c’est parce que la nature humaine est individualiste et violente que le monde de l’entreprise exploite ses employés, les vide de toute sociabilité pour les faire agir selon ses désirs, tels des pantins qu’un marionnettiste, depuis les hauteurs, agite sans vergogne. « La nature reprend ses droits », indique Leandra à son petit-ami qui s’emparera par la suite d’un support dévidoir de scotch pour fracasser le crâne de son supérieur, rappelant l’homme des cavernes et son bloc de pierre.


Par le prisme du jeu de massacre, The Belko Experiment met à nu le processus de sacralisation de l’entreprise et d’aliénation de l’individu au travail, incapable de distinguer les fictions que lui et sa communauté bureaucratique construisent autour de leur activité afin de lui donner du sens. Tout compte fait, le cinéma de Greg McLean s’expatrie mais reste fidèle à ses thématiques privilégiées : orchestrer un retour à la violence primitive d’un mythe (ici l’entreprise) pour mieux nous inviter à réfléchir sur le besoin des hommes à se construire des fictions dans lesquelles se sentir vivre et auxquelles se mesurer. En dépit d’un dernier segment moins réussi, la faute à une clausule prévisible et assez stéréotypée, le film plonge son spectateur dans un chaos bureaucratique très violent et au crescendo dramatique implacable qui n’est pas sans évoquer la conversion du pacifiste et idéaliste à la violence dans Les Chiens de paille de Sam Peckinpah.

Fêtons_le_cinéma
7

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Le cinéma de Greg McLean : retour à la violence primitive du mythe

Créée

le 29 mars 2020

Critique lue 457 fois

Critique lue 457 fois

4

D'autres avis sur The Belko Experiment

The Belko Experiment

The Belko Experiment

7

RedArrow

le 2 déc. 2017

Suivre

Battle Royale in The Office

En Colombie, les employés d'une entreprise américaine se retrouvent enfermés sur leur lieu de travail par d'immenses plaques métalliques recouvrant toutes les issues de leur immeuble. Une voix...

The Belko Experiment

The Belko Experiment

4

ycatlow

le 8 juin 2017

Suivre

La Tour Montparnasse pas sympa

Le film commence sur une reprise de "I will survive" tout en nous présentant une entreprise lambda de cadres anonymes. On peut éteindre à ce moment-là et on a tout compris au film. Car c'est l'un de...

The Belko Experiment

The Belko Experiment

7

Fêtons_le_cinéma

le 29 mars 2020

Suivre

Greg McLean : retour à la violence primitive du mythe (4/6)

En quittant son cadre australien habituel pour la Colombie, le cinéma de Greg McLean s’ouvre à une autre culture marquée par la tension intestine entre une modernité technologique et la persistance...

Du même critique

Astérix & Obélix - L'Empire du milieu

Astérix & Obélix - L'Empire du milieu

2

Fêtons_le_cinéma

le 1 févr. 2023

Suivre

L’Empire sous-attaque

Nous ne cessons de nous demander, deux heures durant, pour quel public Astérix et Obélix : L’Empire du Milieu a été réalisé. Trop woke pour les Gaulois, trop gaulois pour les wokes, leurs aventures...

Sex Education

Sex Education

3

Fêtons_le_cinéma

le 19 janv. 2019

Suivre

L'Ecole Netflix

Il est une scène dans le sixième épisode où Maeve retrouve le pull de son ami Otis et le respire tendrement ; nous, spectateurs, savons qu’il s’agit du pull d’Otis prêté quelques minutes plus tôt ;...

Ça - Chapitre 2

Ça - Chapitre 2

5

Fêtons_le_cinéma

le 11 sept. 2019

Suivre

Résoudre la peur (ô malheur !)

Ça : Chapitre 2 se heurte à trois écueils qui l’empêchent d’atteindre la puissance traumatique espérée. Le premier dommage réside dans le refus de voir ses protagonistes principaux grandir, au point...