On pourrait penser que la littérature gothique britannique a le vent en poupe ces derniers temps dans le cinéma mainstream américain, quand on voit The Bride ! succéder au Frankenstein de del Toro et au Hurlevent de Fennell – ou y voir un manque d’inspiration patent consistant à ressortir les sempiternelles adaptations de grands mythes déjà essorés. À chaque fois, c’est la même chose : on nous propose une relecture qui, tout en rassurant les spectateurs sur la familiarité de l’univers exploré, lui chantonnera quelques mélodies de l’air du temps. Le film de Maggie Gyllenhaal, féministe active, nous parvient donc après deux années de post production chaotique et de projections test à rallonge, pour nous offrir un objet composite, hybride et mal fagoté.
On imagine sans mal la sincérité du propos, et le désir de saper les fondamentaux patriarcaux pour une version où les femmes occuperaient tous les rôles décisionnaires : la créature, la savante folle, la flic. Mais parce que ça ne semble pas suffire, Gyllenhaal (à l’écriture) imagine également un dispositif convoquant Mary Shelley elle-même, qui depuis le royaume des morts écrit l’histoire interdite de son vivant, prend possession d’une pauvre fille des bas-fonds de Chicago et sa revanche sur les hommes. À partir de ce dispositif laborieux et inutilement explicite, c’est le green light du WTF : Jessie Buckley, entre The Mask, Harley Quinn et n’importe quel rôle de Nicolas Cage, se tord, débite ses glossolalies d’outre-tombe et navigue à vue, entre braillements post me too et danses macabres.
Gyllenhaal semble penser que l’énergie et l’alchimie s’écrivent et se limitent à des intentions : on frappe, on hurle à la fenêtre d’une voiture lancée à pleine vitesse, on danse, on brandit des armes, et le tour est joué. Le récit, disparate et saturé d’intrigues secondaires totalement inutiles (le duo des flics, les mises en abyme de la comédie musicale en noir et blanc et sa star incarnée par le frangin), voudrait singer l’énergie de Baz Luhrmann ou de Babylon mais n’aboutit qu’à un pastiche stérile. La partition devient franchement embarrassante lorsque les références s’épaississent, de clins d’œil lourdingues (Ida, en bisbille avec le mafieux Lupino, pitié), à une relecture de Bonnie and Clyde, où ne crève à l’écran que la médiocrité de cette variation aussi vociférante que décharnée. Entre Burton et Tex Avery, une odyssée de toons sans âme, où notre pauvre créature de Frankenstein se contente d’une figuration benête.
The Bride est un buffet à volonté où l’enfant gâtée n’a pas su choisir les ingrédients. De nombreuses pistes semblaient intéressantes, comme ce sujet central, mais totalement bâclé, d’une histoire d’amour fondée sur une mystification à la faveur de l’amnésie de la fiancée. Gyllenhaal, comme possédée elle-même par un réseau beaucoup trop vaste de références, multiplie les directions et alourdit tous les symboles, comme les langues coupées, le consentement, ou les validations par l’autrice du roman. Pire : sous prétexte d’un substrat fantastique, elle considère comme recevables des éléments confus et contradictoires, à l’image de cette danse où tout un night-club se retrouve sous possession, ou les extensions en émeutes féministes qui n’ont ni racine, ni justification. Ce désir d’expansion collective, qui greffe sans succès, et pour cause, la rage fédératrice d’un joker et la cavale meurtrière de Bonnie et Clyde, révèle surtout la mégalomanie immature d’une cinéaste qui ne comprend pas les références qu’elle croit puissantes parce qu’elle les hurle à plein volume.