Quatre acteurs, deux duos et un long dialogue ou plutôt monologue du personnage Julian Sklar, peintre, superstar qui n’a plus créé depuis 20 ans et dont la signature seule donne valeur sonnante et trébuchante à ses œuvres. Personnage odieux par son cynisme, il répudie le monde de l’art, trop lié à la finance (investissement, défiscalisation, héritage) mais vit de ces mêmes dérives et du monde médiatique. N’a-t-il pas été un collaborateur zélé, dans un talk show télévisé, jouant de bons mots médisants, de clashs, sans prendre le temps de regarder l’œuvre qu’il a sous ses yeux et ni de ressentir les émotions qui se dégagent de cette œuvre peinte par, vous l’aurez compris, Butler, alors une artiste débutante ou en devenir? Aujourd’hui Julian Sklar vit de sa réputation, de conseils acerbes, sarcastiques et caustiques et de signatures virtuelles via son chat/blog/internet. Oui, notre artiste esseulé et aigri maîtrise pinceaux, couleurs, toiles, colle mais aussi Google. Reclus dans sa demeure "labyrintique", il garde "précieusement" dans son grenier la 3ème série des œuvres jamais achevées appelée "the Christophers". Précieusement, ai-je dit, mais dans une baignoire (un WC aurait été trop petit pour les y déposer). Et c’est là tout le charme de ce film : ces jeux constants entre ce qui est dit et ce qui est montré, ce jeu de contrastes entre Julian Sklar et Lori Butler, sans parler des clins d’œil pour initiés (je n’ai pas compris à quel Ringo français Sklar faisait allusion). C’est un film rempli de private joke (dans le choix des noms des personnages par exemple). En revanche le décor est superbe dans ses détails, dans la richesse des symboles et représente parfaitement toute la complexité de ce fossile d’artiste, autrefois audacieux, novateur et peut-être subversif dans la provocation. Aux longs monologues au vitriol de Julian Sklar répond le silence lourd, accusateur et coupable à la fois de Lori Butler (encore un "nom parlant"), artiste peintre, restauratrice et faussaire mais aussi tenante d’un food truck (job alimentaire). Dans le film, ces deux-là finiront par s’apprécier et par renverser l’arnaque initiale tramée par les deux héritiers enfantés mais méprisés par Sklar. Les deux "enfants" sont les dignes représentants des héritiers sans compétence, sans ambition qui vivent au-dessus de leur moyen sur la célébrité de l’artiste père toujours et encore en vie malheureusement pour eux. Toutefois ils apportent une touche humoristique (dans le parler et leurs actes répréhensibles) et parfois l’empathie nous submerge quand on comprend que leur père n’affiche qu’un égoïsme, un égocentrisme surdimensionné… jusqu’à ce que l’on apprenne que ce père souffre d’un mal d’amour inconsolable … Ainsi la finance, les jalousies, les passions, les amours, les haines bref les émotions humaines nous ramènent à l’ART.
Je suis sûre que des étudiants analyseront ce presque huit clos dans lequel Soderbergh enferme ces personnages pour mieux les mettre face à leurs contradictions. De même ils étudieront autant l’ironie et le sarcasme que les private joke et se délecteront avec sérieux des choix des noms et prénoms des personnages (l’anthroponymie).
En revanche, ce film de 1h40 m’en a paru 2h30 et même si les acteurs sont tous excellents, les longs monologues fatiguent et ennui. J’ai regardé ce film sans ressentir d’émotion particulière, très en retrait, comme observatrice de ce milieu de l’Art très restreint, réservé aux initiés et aux investisseurs et plein d’égocentriques. Seules les 30 dernières minutes m’ont happées, émues et enfin je suis « rentrée » dans le film.
Décidément avec Autofiction, l’Être aimé et The Christopher, les artistes en 2026 posent bien de questions sur le monde et la création (artistique). Serait-ce l’année des auto-psychanalyses ? Mais aucun réalisateur ne pourra rivaliser avec Guillermo Del Toro et son magnifique et humaniste Frankenstein.