Une porte claque, un corps traverse le cadre, un objet quelconque devient soudain l'instrument d'une catastrophe miniature. Pendant près de deux heures, The Furious rappelle une vérité que le cinéma d'action contemporain semble parfois oublier à mesure qu'il grossit ses moyens : la violence n'est spectaculaire qu'à condition d'être lisible. Tout le talent de Kenji Tanigaki tient dans cette évidence. Elle paraît simple. Elle est devenue rare.
Le parcours de Tanigaki explique beaucoup de choses. Depuis plus de vingt ans, son nom circule dans les marges du cinéma asiatique, là où se fabriquent les mouvements avant que les réalisateurs ne les filment. Chorégraphe, coordinateur de cascades, artisan essentiel de nombreuses productions hongkongaises, chinoises et japonaises, il appartient à cette lignée d'hommes de l'ombre pour lesquels un combat constitue d'abord un problème de rythme, d'espace et de gravité. Lorsqu'il passe à la réalisation, il apporte avec lui un savoir-faire devenu anachronique à l'heure où l'action se dissout souvent dans le montage frénétique ou l'imagerie numérique.
Cette expérience irrigue chaque minute de The Furious. Plus qu'un film racontant une histoire, l'œuvre ressemble parfois à une démonstration de ce que le cinéma d'action peut encore produire lorsqu'il est pensé par quelqu'un qui comprend intimement la mécanique des corps. Les affrontements ne cherchent jamais à impressionner par leur ampleur. Ils impressionnent par leur précision. Chaque coup semble trouver sa place exacte dans l'espace. Chaque déplacement possède une conséquence immédiate. Chaque chute modifie la géographie du combat.
La réussite la plus éclatante du film réside sans doute dans son rapport aux décors. Beaucoup de réalisateurs utilisent les lieux comme de simples arrière-plans. Tanigaki les traite comme des partenaires de jeu. Un couloir, un escalier, une pièce exiguë ou un entrepôt deviennent des structures vivantes qui orientent les trajectoires, imposent des contraintes, ouvrent soudain des possibilités inattendues. Le combat ne se déroule jamais dans un espace : il naît de lui.
Cette approche plonge ses racines dans tout un pan du cinéma hongkongais dont Tanigaki demeure l'un des héritiers les plus passionnants. Derrière les affrontements de The Furious, on sent encore l'ombre des grands artisans qui ont façonné un langage fondé sur la clarté du mouvement et sur la transformation permanente des objets du quotidien. Une chaise, une barre métallique, une table ou une simple porte cessent d'être des accessoires. Ils deviennent des variables. Le décor tout entier paraît participer à une immense équation physique dont les inconnues seraient les corps eux-mêmes.
Les comparaisons avec The Raid apparaissent inévitables. Elles sont parfois justifiées. Les deux films partagent une même confiance dans la puissance brute de la chorégraphie et dans la progression méthodique de la violence. Pourtant, Tanigaki poursuit une voie légèrement différente. Là où Gareth Evans cherche souvent une forme d'ivresse, une montée continue vers l'épuisement sensoriel, The Furious préfère l'exactitude. Le film ne veut pas submerger. Il veut convaincre. De mon point de vue, sa brutalité procède moins de l'accumulation que de la netteté.
Cette exigence donne naissance à plusieurs séquences remarquables, parmi les plus stimulantes que le cinéma d'action récent ait offertes. Elles possèdent une qualité devenue précieuse : on comprend toujours ce que l'on regarde. Cela paraît dérisoire. C'est en réalité un immense compliment. Une partie du genre semble aujourd'hui persuadée que l'énergie naît de la confusion. Tanigaki défend la thèse inverse. Plus l'action est claire, plus elle frappe fort.
Tout n'atteint cependant pas ce niveau de maîtrise. Le scénario avance avec une franchise parfois désarmante. Les personnages existent avant tout comme des fonctions dramatiques et certaines scènes dialoguées donnent le sentiment d'attendre poliment que les combats reprennent leurs droits. On pourrait y voir une limite. J'y vois surtout le signe d'une hiérarchie assumée. Tanigaki paraît beaucoup plus intéressé par la circulation des corps dans l'espace que par les détours psychologiques. Cette préférence ne convaincra pas tout le monde. Elle possède au moins le mérite de la cohérence.
Ce qui demeure après la projection n'est d'ailleurs ni une intrigue ni un personnage particulier. C'est une sensation physique. Celle d'avoir assisté au travail d'un artisan qui connaît son art jusque dans ses fibres les plus discrètes. À une époque où l'action cherche souvent à devenir plus grande, plus rapide, plus bruyante, The Furious rappelle que la véritable puissance naît parfois d'un geste beaucoup plus modeste : savoir exactement où placer une caméra pour que deux corps qui s'affrontent racontent soudain quelque chose de plus vaste qu'eux-mêmes.
Kenji Tanigaki n'invente peut-être pas un nouveau langage. Il accomplit un geste plus précieux. Il redonne de la netteté à un langage que beaucoup avaient laissé s'émousser. Dans le vacarme actuel du cinéma d'action, cette précision a la valeur d'une signature.