The Holy Boy commence avec le sérieux presque clinique d’un drame psychologique à dimension religieuse mâtiné de fantastique. Dans une petite communauté italienne repliée sur elle-même, la croyance structure les rapports sociaux, organise les gestes, les attentes, les peurs et les hiérarchies. Le film s’intéresse moins, dans un premier temps, à la question de savoir si le surnaturel existe qu’à ce que produit collectivement le fait d’y croire.

La religion y apparaît comme une ingénierie sociale autant que comme une affaire de foi. Elle donne un sens à la souffrance, permet de l’ordonner, de la ritualiser, de la rendre supportable. Mais dès lors qu’un individu devient l’instrument privilégié de cette mécanique, la frontière entre dévotion, emprise et exploitation se trouble sérieusement.

C’est là que Matteo devient le véritable centre de gravité du film. Adolescent investi d’un pouvoir qui le place immédiatement hors de toute normalité, il est sommé d’endosser un rôle sacrificiel qui le dépasse. La communauté projette sur lui ses besoins spirituels, ses douleurs, ses espoirs de guérison. Il cesse progressivement d’être un garçon pour devenir une fonction : un réceptacle, presque un dispositif collectif de traitement de la souffrance.

La question éthique est alors assez limpide. Jusqu’où peut-on exiger d’un individu qu’il se sacrifie au nom du bien commun ? À partir de quel moment la foi devient-elle une forme de violence ? Et surtout, que reste-t-il d’une identité lorsqu’on la réduit à sa capacité d’absorber les maux des autres ?

Plus pervers encore, le soulagement devient une dépendance. Les habitants ne se contentent plus de croire au pouvoir de Matteo : ils en ont besoin. Le film matérialise progressivement cette addiction par des signes physiques et des comportements de manque, jusqu’à transformer la relation entre le saint et ses fidèles en une étrange économie de la came spirituelle. La souffrance n’est plus seulement quelque chose dont on cherche à être délivré : ne plus pouvoir s’en débarrasser devient insupportable.

Ses ouailles sont, de fait, des toxicos.

Le film aurait très bien pu continuer sur cette voie, avec sa gravité un peu austère, ses ambiguïtés métaphysiques et son observation des mécanismes de croyance.

Mais il se trouve qu’on parle aussi d’un adolescent.

Un adolescent plein d’hormones, de frustration, de colère, de désir, de besoin d’émancipation, à qui l’on interdit plus ou moins de vivre pour lui-même tout en lui confiant un pouvoir potentiellement monstrueux.

Il fallait bien que ça finisse par partir en vrille.

Et c’est précisément là que The Holy Boy devient beaucoup plus amusant que son dispositif initial ne le laissait supposer. À mesure que son personnage central sature, le film abandonne progressivement le confort du drame métaphysique pour descendre quelques étages dans la grande cage d’escalier de la respectabilité culturelle. La douleur devient matière, la répression devient force physique, la culpabilité se met à saigner et le catholicisme villageois commence sérieusement à sentir le vidéoclub.

Possession, slasher, giallo, horreur US '80s : tout ce petit monde finit par remonter à la surface.

On pense évidemment à Carrie, mais passée à travers un miroir légèrement tordu : même répression morale, sexuelle et religieuse de l’adolescence, même principe d’accumulation jusqu’à l’explosion surnaturelle. À ceci près que Matteo n’est pas seulement empêché de vivre : il sert activement de réceptacle aux souffrances des autres. On ne lui demande pas d’être pur. On lui demande d’être une poubelle métaphysique.

Étonnamment, ça ne se passe pas très bien.

Et quelque part rôde aussi le fantôme de The Dead Zone, mais retourné comme une chaussette : ici, ce n’est plus le personnage qui reçoit accidentellement quelque chose des autres, ce sont les autres qui viennent volontairement vider leur merde existentielle chez lui.

À ce stade, la subtilité commence à prendre feu.

Et c’est plutôt une bonne nouvelle.

Parce que The Holy Boy trouve précisément son énergie dans cette dévolution. Là où une bonne partie de l’« elevated horror » contemporain cherche à ennoblir les formes populaires du genre en les lestant de trauma, de deuil et de métaphore sociale, Paolo Strippoli prend presque le chemin inverse. Il part de la métaphysique, de l’éthique, de l’étude communautaire et de la crise spirituelle pour terminer dans quelque chose de beaucoup plus frontal, physique et délicieusement impur.

Ce n’est peut-être pas un grand film. Son changement de registre est brutal, certaines idées sont plus stimulantes que leur exécution et toutes les strates ne s’emboîtent pas parfaitement.

Mais il possède une qualité devenue assez rare : il surprend réellement.

Et surtout, il comprend qu’après avoir passé une heure à disserter sur la douleur, la foi, le sacrifice et le refoulement adolescent, il existe parfois une réponse cinématographique qui s'impose avec pertes et fracas, de la façon la plus frustre possible.

Matteo en a gros. Ceci est votre chair, ceci est votre sang. Maintenant, tout est à lui.

Ils lui ont donné leurs souffrances. Il va leur rendre la monnaie de leur pièce.

CyKoNiKo
7
Écrit par

Créée

le 10 sept. 2026

Critique lue 11 fois

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