On pourrait lui dire que 3 h 30 de film, c’est trop long. Trop long pour ce genre d’histoire, trop long pour un film qui se doit d’être dynamique, trop long pour un film composé à 70 % de dialogues. Alors oui, on pourrait lui dire…
Sauf que, de la première à la dernière minute, on est collé à notre canapé. « Comment y arrive-t-il ? », me demanderiez-vous. Je ne pourrais vous le dire, mais vous apporter quelques suppositions serait cependant à ma portée.
Est-ce cet art de filmer avec style, sans être lourd, d’apporter un certain regard à travers des plans qui déroutent ?
Est-ce à travers ces plans au point de vue subjectif, qui nous mènent un peu plus profondément dans les rouages de cette Little Italie ?
Ou bien à travers les scènes burlesques, dans ces chambres d’hôtel, où Franck et Jimmy, tous deux vêtus de pyjamas, pourraient passer, au premier abord, pour deux sexagénaires séniles ?
Ou encore à travers ces dialogues, qui sont de perpétuels combats entre nos protagonistes — des combats que l’on doit gagner pour imposer sa puissance, son pouvoir.
Ou peut-être à travers ces plans où un costard-cravate fend une foule de costards-cravate.
Mais peut-être est-ce plutôt à travers ces enchaînements de situations : ces taxis à faire couler, ces maisons à repeindre, ces repas à aller savourer, ces bagnoles à faire exploser. Ce sont toutes ces situations qui nous tiennent en haleine. Il y a cette nécessité de ne pas perdre le fil, de vouloir comprendre les enjeux et le rôle de chacun. Une esthétique simple, mais qui arrive à nous plonger dans cette après-guerre américaine avec succès. Alors, on ne lui dit pas...
On pourrait lui dire que le personnage de Franck est trop peu, voire mal développé.
Un personnage pourtant central dans ce récit historique. Un personnage jamais seul, toujours accompagné — ou plutôt toujours en train d’accompagner les autres. Un personnage qui suit sagement les consignes, toujours à lisser les conflits, à ne pas vouloir d’emmerdes, tout en restant cependant un bon vieux salaud.
De Franck, on n’a aucune scène où il se retrouve seul, à se questionner, à se remettre en question… Alors oui, on pourrait lui dire…
Sauf qu'on ne lui dit pas car en essayant d’apporter une lecture plus fine du personnage de Franck Sheeran, on pourrait peut-être se rendre compte que tout n’est pas à critiquer.
Car notre tueur à gages est un personnage complexe. Il est à la fois fidèle et déloyal, fort et soumis, doux et brutal, accompli et inapaisé. Franck incarne ce paradoxe. On pourrait penser que le personnage est facile à cerner, mais il en est tout autre chose. C’est à travers toutes ces contradictions que ce personnage devient plus profond, plus réel, plus subtil. Alors, on ne lui dit pas…
On pourrait lui dire que son début est trop rapide et sa fin trop longue. Alors ça, oui, on peut lui dire. Cette fin, qu’est-ce qu’elle est décevante ! Et à partir de ce constat, on repense au début, qui ne nous convient plus autant.
Pourquoi, pour un film de 3 h 30, l’entrée en matière est-elle si courte ? Pourquoi ne pas avoir pris le temps de mieux présenter le personnage ? Concrètement, on n’a que cet extrait où Franck, encore jeune et avec la vie devant lui, exécute deux prisonniers de guerre allemands. Pourquoi ne pas avoir pris le temps de nous le présenter plus amplement pour mieux le comprendre ?
Sa famille nous est d’ailleurs présentée comme un simple outil pour plaire à Tonton Russell ou Tonton Jimmy. Et même lorsque Peggy, encore enfant, commence à comprendre la vraie nature de son père, à avoir peur de lui, on ne développe rien. Au total, on ne doit pas dénombrer plus de deux minutes consacrées à ce sujet (deux ou trois regards échangés à la table de la cuisine).
Et cette entrée dans la mafia, peut-on faire plus discutable ? A-t-elle vraiment eu lieu de cette manière ? Je ne peux le dire : je n’ai pas lu le livre, je ne me suis pas renseigné, je ne peux donc pas critiquer ce point. Mais qu’elle ait eu lieu de cette manière ou d’une autre, je pense que le réalisateur se doit d’apporter une certaine compréhension aux spectateurs, quitte à romancer le réel.
La fin, quant à elle, est d’une longueur… Il y a ce prêtre qui arrive, on ne sait pourquoi, et auquel Franck ne se confesse pas — ce qui correspond, bien évidemment, à l’ADN du personnage. Alors, pourquoi ajouter plusieurs scènes qui ne mènent à rien et qui répètent plus ou moins la même chose ?
Et puis, le fait qu’il souhaite reparler à sa fille est à la fois d’une certaine prévisibilité, mais aussi la seule idée qui aurait dû être développée dans cette fin. Une discussion finale entre lui et sa fille aurait probablement été plus intéressante que ce dernier plan, sans prise de risque, assez surprenant pour un Martin Scorsese.
Car oui, Scorsese a fait quelques choix étonnants, mais ceux-ci se comptent sur les doigts de la main, comparés à toutes les idées géniales qui composent ce film. Alors, on ne lui dit rien et on profite du spectacle...