Il est amusant d’écouter les discussions entre spectateurs à la sortie de The Mastermind, le dernier Kelly Reichardt : le film a été habilement marketé en France comme une « revisite du film de braquage » (ce qui n’est pas faux), et bien vendu par une bande annonce qui insiste sur le ton satirique de certaines scènes (ce qui est grandement exagéré). Entre les cinéphiles pointus plutôt qui se déclarent plutôt ravis par la nouvelle oeuvre de la réalisatrice de Night Moves, Fist Cow ou encore Showing Up, et la grosse majorité de la salle qui déclare s’être ennuyée du début à la fin du film (il y avait dans la rangée devant nous un spectateur qui a dormi en ronflant - ce qui était désagréable – pendant les trois quarts du temps), la rupture est spectaculaire. Et la réconciliation sans doute impossible.

Il n’est donc pas inutile de rappeler – ou de prévenir celles et ceux qui ne seraient pas familiers de son oeuvre – que Kelly Reichardt s’est imposée depuis une vingtaine d’années comme l’une des plus brillantes héritières du cinéma indépendant, en particulier minimaliste, US – un cinéma avant tout politique de par son refus du « grand récit américain » -, mais aussi d’un certain réalisme contemplatif, marquant la forme de ses films d’une remarquable singularité. Ce qui signifie que, chez elle, la « lenteur » (qui rebute tant de spectateurs en notre époque d’accélération incessante) dépasse l’effet de style pour traduire une position critique : il s’agit de rendre visibles à l’écran des vies, voire même de simples gestes, que le cinéma, obsédé par l’action et / ou la performance, laisse systématiquement hors champ.

Il est évidemment important de connaître cette démarche pour comprendre que cette peinture radicale d’un « anti-héros », comme est qualifié un peu sommairement le personnage principal de The Mastermind, concepteur peu inspiré et plutôt fainéant d’un vol de tableaux d’art moderne dans un musée, ne relève pas de la satire (on pourrait imaginer ce que les frères Coen auraient fait à partir du même sujet, voire de l’exact même scénario !). En refusant totalement le « cinéma-spectacle », en faisant l’économie de ces dialogues servant normalement à établir une « psychologie » des personnages et à « commenter l’action », mais, surtout en portant une attention quasi ethnographique aux gestes du quotidien, Reichardt nourrit The Mastermind d’un enjeu moral : pas question de raconter une trajectoire d’accomplissement (fut-il l’accomplissement d’un destin catastrophique, comme chez les Coen de Fargo par exemple), mais seulement de filmer des frictions, des empêchements, des stagnations, des impossibilités…

… Et de la grisaille, de la tristesse. Car, une fois passée la phase un tant soit peu « burlesque » du casse, c’est bien un sentiment terrible, accablant même, de vies gâchées qui nous envahit : comme tous les films de Reichardt, The Mastermind nous montre une Amérique désenchantée, où la solidarité est fragile, où les idéaux ont disparu, et où chaque tentative d’émancipation – souvent minuscule, un peu ridicule – de son personnage principal se heurte à des forces économiques, sociales ou historiques qui le dépassent largement.

On peut regretter (un peu), dans le contexte US actuel, que Reichardt ait choisi de raconter son histoire dans l’Amérique de Richard Nixon, de la contestation hippie anti-Vietnam – ce qui nous vaut quand même une excellente citation de l’esthétique du cinéma des seventies : nul doute que le contexte de la lutte démocratique contre la dictature installée par Trump aurait été encore plus pertinente ! Mais il est impossible de nier que la remarquable seconde partie du film, sur la « cavale » de Mooney (Josh O’Connor, une fois encore fascinant !), et sa brutale conclusion illustrent parfaitement l’évaporation identitaire de l’homme ordinaire, son effacement « souhaité » par une société de plus en plus inhumaine.

[Critique écrite en 2026]

https://www.benzinemag.net/2026/02/07/the-mastermind-de-kelly-reichardt-lamerique-triste/

Eric-Jubilado
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le 7 févr. 2026

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