Dans la télé, ça mitraille, dénonce, proteste. C’est la guerre du Vietnam et dans l’Amérique de Nixon, la jeunesse, dit-on, s’engage : GI ou hippies, choisis ton camp. J. B. Mooney, lui, ne veut pas choisir, encore moins appartenir à quoi ce soit qui ancrerait sa silhouette un peu molle définitivement dans son époque, pourtant si mouvementée, si trouble, mais dont il se détourne volontairement. Par privilège ? Égoïsme ? Je-m’en-foutisme ? Il y a un peu de tout ça dans J.B., enfant de la notabilité locale, étudiant reconverti dans la menuiserie, mais sans travail. Il y a en lui la nonchalance de sa classe et l’assurance que quoi qu’il se passe, tout ira bien.
Pourtant, on ne sent nulle envie chez lui de jouer au trublion, au rebelle sans envergure qui ferait chier son petit monde au repas dominical. Face à la répétition des attaques paternelles, J.B. baissera les yeux et continuera de piquer la nourriture dans son assiette, n’offrant qu’une façade apathique et lâche devant laquelle on sent poindre le mépris grandissant de sa femme qui elle nourrit sa famille deux fois, par sa cuisine et son travail. L’idée saugrenue du casse n’est alors qu’un prétexte, une idée folle jaillissant d’un cerveau frustré comme la seule échappée à la norme pavillonnaire dans laquelle il s’est enfermé, par confort, paresse, laisser aller.
En soi, ce n’est pas la valeur esthétique ou pécunière des tableaux volés qui intéresse Kelly Reichardt, mais ce que peut générer comme situation leur matérialité, leur manipulation, l’encombrement qu’un tel butin génère. C’est finalement dans la réalisation de cette entreprise bancale où il navigue à vue, mal équipée, mal préparée, que le corps de ce J.B. se met réellement en action, qu’il éprouve de l’intérêt pour quelque chose. Le sommet du film sera d’ailleurs atteint lorsqu’il ira cacher en pleine nuit les tableaux dans une porcherie dans une scène de manutention merveilleusement filmée dans toute sa durée.
La suite, la cavale, sera comme d’habitude chez Reichardt mené au train lent, comme pour mieux sonder l’abîme que charrie J.B dans sa fuite, dont la présence semble de plus en plus inquiète et inquiétante. L’écueil aurait pu être de se perdre, de se diluer dans cette plongée vers le néant, cet effacement de soi jusqu’au déguisement… Quand survient alors ce coup de matraque, le vacillement d’une caméra pourtant si sage, et l’implacable constat : l’époque finit toujours par nous (r)attraper.