James Blane Mooney — « JB » ( Josh O’Connor) est marié et père de deux enfants. Au chômage mais fils d’un juge important, subvenir à ses besoins n’est pas une difficulté, empruntant également à souhaits de l’argent à sa mère. S’il y a une chose à retenir de JB, c’est que ses filets de sécurité sont si nombreux qu’il ne semble pas savoir où commencent et s’arrêtent ses privilèges. On pourrait alors résumer The Mastermind à ces trois occurrences : JB organise un braquage, le braquage échoue : JB perd tout. Le film serait alors le récit d’une apocalypse personnelle, presque gratuite : la punition d’un bourgeois qui aurait voulu défier les limites de ses privilèges. C’est par ailleurs la sensation que peut laisser le premier visionnage : C’est bien ; mais c’est tout ? Pourtant le film reste. Des images reviennent sans cesse : la main de JB volant une statuette, JB accrochant les tableaux du braquage chez lui, JB cachant lentement ces mêmes œuvres… La question s’est déplacée : Tout ça pour quoi ?
Qu’ont ces plans en commun ? On y voit JB seul, voilà une première chose. En voilà une seconde, prolongement de la première : JB est seul, mais avec les œuvres, soit avec son crime ou son projet. Il semble contempler sa propre œuvre dans celles qu’il vient de dérober et c’est peut-être les moments où l’on est le plus proche d’avoir accès à cet homme, ou plutôt à son monde constitué uniquement de lui et son braquage, sans pour autant entrer dans sa tête. JB reste insaisissable, mais son entreprise — et elle seule — nous le laisse entrevoir.
Plus qu’insaisissable, JB est indifférent au réel qui s’organise autour de lui — et rien d’autre que son projet ne semble occuper son esprit — , d’abord aux potentielles conséquences de son projet, mais aussi à un contexte politique, qu’on croirait impossible à ignorer. Le film est situé dans les années 70, le Watergate est récent et la guerre du Vietnam se poursuit. JB se retrouve d’ailleurs, par un hasard complet, au milieu d’une manifestation contre cette dernière, à contre-courant. Pourtant, ces événements pourraient tout aussi bien ne pas être que le plan de JB n’en aurait pas été impacté. Toujours autocentré, son époque se déroule aussi sans lui.
Une autre chose qui reste sans intéresser le protagoniste est la possibilité même que son plan échoue, autrement dit les aléas du réel que JB ne semble même pas envisager. Pour lui, son plan est parfait, et il est le Mastermind, et rien d’autre ne l’intéresse. Mais si JB reste réellement insaisissable, c’est avant tout car le film ne nous donne jamais la réponse à la question principale : Pourquoi ce braquage ? Pourquoi tout ça ? Par quoi JB peut-il bien être motivé ? On sait qu’il pense pouvoir le faire — est-ce une raison suffisante ? — , mais on ne sait jamais vraiment pourquoi il le fait.
Le film nous offre quand même bien des hypothèses. On parle à un moment d’un ancien professeur d’art, auquel JB aurait pu compter vendre les œuvres. Il est aussi envisageable que tout ça ne soit qu’une triste révolte contre une existence bourgeoise, que le simple fait qu’il n’ait sans doute jamais eu à faire face à de vraies conséquences ait suffi à motiver tout cela. On peut avancer un ennui existentiel, relatif ou non à sa condition sociale. Mais le brouillard reste, rien ne ferme vraiment la question, et l’on finit par se demander s’il y a véritablement quelque chose derrière ce braquage. Chercher une réponse est peut-être une erreur et dire qu’il cherche à changer son vide en projet se heurte contre le même bloc de marbre : on ne sait pas. On ne sait au final de JB rien d’autre que ce désir pour ce projet qui, une fois échoué, donne au film une autre direction : JB continue, déjà au fond du gouffre, sans plus aucun but, à naviguer entre les conséquences de ce qu’il a voulu et dont on ne saura jamais si, à terme, cela valait vraiment la peine pour lui. Il ne fait plus qu’errer, soumis à un réel qu’il ignorait. La vacuité était déjà là ; il ne restera alors plus qu’elle.
Ce n’est pas la première fois que Kelly Reichardt nous montre ses personnages faire les choix qui les emmèneront dans le mur. Ce n’est pas non plus la première fois qu’elle nous les montre encore une heure, déjà dans le mur, composer avec leur erreur. C’est pourtant un regard sans animosité qu’elle semble porter sur JB. Sans lui être sympathique, c’est sans mépris non plus qu’elle l’observe être un enfant égoïste. Il semble l’intéresser, et si le regard est parfois ironique, il n’est jamais cruel.
Alors, est-ce tout ? Rien ne le prouve. Rien ne prouve le contraire, et peut-être que tout ça pour rien et que c’est là qu’est le génie. JB est perdu, il ne sait pas vraiment où il va. Lui vient un désir, à un moment donné, on ne sait pas pourquoi, sans doute lui non plus. Le désir échoue, il passe, et JB n’en est que plus perdu.