Si le western australien est souvent un récit appelant des intrigues à la Robin des Bois où s'animent les destins tragiques de ceux qui ont construit le pays, le western tasmanien trahit lui, par contre, quelque chose de nettement plus abominable. Pas que les films soient mauvais, au contraire, mais ils véhiculent un désespoir et une tragédie encore plus âpre que ce qui eu lieu sur le mainland. Les Aborigènes de Tasmanie, coupés de l'Australie à la montée des eaux y'a des milliers d'années, n'ont jamais croisé personne pendant 7000 ans... puis, d'un coup ils ont vu les hollandais et les anglais débarquer et, en une vingtaine d'années, ils ont tous été exterminés. C'est la Guerre des Mondes, sans la fin heureuse et les quelques westerns tasmaniens qui existent portent en eux le poids de cette "Guerre Noire" qui eu lieu au cœur du XIXe siècle. Le plus récent est donc ce formidable Nightingale de Jennifer Kent. Ici, le western se dilue dans un autre genre : le rape & revenge désespéré et ultraviolent. Toujours dans l'ultraviolence, il y avait eu quelques années auparavant un autre western, "Van Diemen's Land"... une histoire vraie encore plus horrifique : Un groupe de bagnards décida de tenter sa chance, ils tuèrent leurs gardiens et s'enfoncèrent dans la forêt. Terrible erreur... Le western laisse alors place au survival cannibale et convoque à l'occasion des images que l'on aurait pu croire sorties de l'Enfer des zombies de Fulci. The Last Confession of Alexander Pearce était uen autre version de l'histoire, moins bourrine, mais tout aussi passionnante. En parralèle, une dernière itération de ces faits a donné un pur film d'horreur, Dying Breed, investissant des formes plus modernes, mais toujours héritier de ce passé dégueulasse... Si l'on remonte l'histoire un peu plus loin, il faut s'arrêter sur le classique fondateur Manganinnie (1980), l'histoire d'une Aborigène, dernière survivante d'un massacre qui a décimé toute sa tribu, qui recueille une petite jeune fille blanche. Entre le western et le film d'aventure ambiance Guerre du Feu, le récit était un peu moins violent, peut-être parce qu'il était adapté d'un livre pour enfant, mais il restait, au fond, tout aussi glauque. Également, au détour d’une scène de The Nightingale, lorsque les protagonistes croisent le chemin d’une femme Aborigène enchaînée, Jennifer Kent convoque le souvenir d’un vieux documentaire, The Last Tasmanian (1978) consacré à ce génocide et, tout particulièrement au destin de Truganinnie, la dernière Aborigène de Tasmanie. Dans son film, cette femme enchaînée, avec ce collier si particulier, c'est elle, Truganinnie, l'ultime survivante...

Avec the Nightingale, Kent transcende le genre qu'elle a investit en utilisant ses formes afin de s’attaquer à une terrible réalité historique, tout en revendiquant être l'héritière de ce que la (toute petite) industrie cinématographique tasmanienne avait pu produire. Et si ce particularisme endémique s’articule tout à fait naturellement avec les figures du film de genre, ici, il s’articule également avec les tropes du cinéma australien et de ses westerns, trimbalant avec elle la volonté expiatoire de présenter les descendants des bagnards (pour la plupart irlandais) comme les héros de la création de la Nation australienne.

Dans un acte de réconciliation et d’un certain révisionnisme, il s’agit là de dire que ces colons, victimes des injustices et de la cruauté de la couronne britannique, partagèrent la même souffrance que les populations aborigènes martyrisées. Se dessine donc l'image d'un véritable proto Australien qui n’est donc pas coupable de ce génocide matriciel, cette culpabilité étant rejetée sur les infâmes anglais, bad guys perpétuels du cinéma australien. Cette fantaisie, mythe fondateur ou roman national, se retrouve au coeur de la plupart des films de bushrangers, où le brigand sympathise avec les « autres » (Aborigènes, immigrés chinois ou pakistanais) tout en définissant les premiers caractères de ce qui sera, plus tard, vu comme ceux du héros australien (allant des poèmes de Patterson à Crocodile Dundee, en passant par Ned Kelly et Chips Rafferty).

Quoiqu'il en soit, aux côtés de films comme High Ground, Sweet Country, The Furnace, The Flood ou des plus anciens The Tracker ou The Proposition, The Nightingale est l’une des plus brillante illustration de cette vague de néo westerns, probablement ce que le cinéma australien a proposé de plus enthousiasmant durant les années 2000.

MelvinZed
7
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le 21 mars 2026

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Melvin Zed

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