The Strangers
7.5
The Strangers

Film de Na Hong-Jin (2016)

Avec The Wailing, distribué en France sous le titre The Strangers, Na Hong-jin donne à voir une série de meutres atroces dans un village rural, Goksung, englué dans la pluie et les rumeurs où croire devient déjà se perdre. La citation inaugurale de l’Évangile selon Luc, où le Christ ressuscité invite à toucher sa chair pour dissiper le doute, fonctionne comme un programme inversé : ici, la chair ne garantit rien, et l’image n’atteste plus du réel. Le film installe une incertitude : ce qui apparaît est-il humain ? Ce qui saigne est-il vivant ? Et que vaut une preuve quand l'on soupçon le visible ?

Le mal, chez Na, n’a pas d’origine stable ; il circule. Il se glisse dans les champignons, dans la rumeur, dans le ressentiment anti-japonais, dans les rites chamaniques comme dans la foi catholique. Chaque explication engendre une hypothèse contraire : comment interpréter ce qui arrive ? Faut-il incriminer un étranger japonais installé dans les montagnes ? Une infection mystérieuse ? Un démon ? Une hystérie collective ? Cette prolifération n’est pas un désordre scénaristique mais la matérialisation d’une contamination : le mal est dynamique sociale avant d’être entité démoniaque. Le village de Goksung, filmé sous la pluie et dans la boue, devient théâtre métaphysique sans jamais quitter la trivialité du quotidien. Le sublime n’y descend pas du ciel, il sourd d’une campagne humide, prosaïque, où l’archaïque affleure sous le banal.

Na Hong-jin désarme d’abord par le burlesque : Jong-Goo, policier médiocre, endormi, un peu lâche. Lorsque l’horreur s’insinue, il est trop tard ; nous avons accordé notre confiance à un monde que nous ne comprenions pas. La rumeur, filmée comme une mise en scène parallèle, devient moteur narratif. L’étranger japonais incarne alors la figure commode du coupable, révélant combien la peur fabrique le visage qu’elle veut haïr. Le mal n’a peut-être qu’à endosser le masque disponible.

La grande séquence d’exorcisme, montage alterné entre tambours chamaniques et gestes rituels, cristallise cette collision des croyances : qui combat qui ? qui manipule quoi ? Le film ne hiérarchise aucun système symbolique ; il en expose l’impuissance commune. Le catholicisme, le chamanisme, les croyances populaires coexistent sans qu’aucun ne s’impose comme vérité ultime. Ce syncrétisme produit un chaos symbolique.

La question du racisme traverse le récit avec une netteté troublante. L’étranger japonais devient coupable avant même que les preuves ne s’accumulent. Dans un contexte coréen marqué par l’histoire coloniale, cette désignation n’est pas neutre. Jong-Goo bascule dans la violence moins par conviction que par pression collective. La peur cherche un visage. Elle le trouve dans l’altérité nationale.

Au cœur du désastre demeure une relation père-fille. La contamination de l’enfant transforme la métaphysique en douleur. Jong-Goo échoue moins par malveillance que par impatience, par panique, par incapacité à attendre. Le temps était la condition du salut ; il cède trop tôt. Le mal triomphe par précipitation humaine plus que par force surnaturelle.

Lorsque vient la révélation finale, elle n’apaise rien. Elle referme le piège. Nous voulions une cause rationnelle, sociologique, explicable. Na Hong-jin nous contraint à envisager l’irréductible. Comme son personnage, nous avons cherché une cohérence rassurante ; nous ne trouvons qu’un monde où le doute, au mauvais moment, suffit à ouvrir la porte. Ici, l’horreur n’est pas une irruption brutale, mais l’érosion lente de toute certitude. Et lorsque l’aube se lève, il ne reste pas une réponse, seulement la sensation terrible d’avoir cru voir clair.

cadreum
9
Écrit par

Créée

le 15 avr. 2026

Critique lue 14 fois

cadreum

Écrit par

Critique lue 14 fois

1

D'autres avis sur The Strangers

The Strangers

The Strangers

7

Sergent_Pepper

3176 critiques

Voyage au bout de l’envers

Toi qui entre ici, abandonne tout repère : telle devrait être la devise de The Strangers, qui, s’il file une continuité avec les titres anglophones précédents dans la filmographie de Na Hong-jin,...

le 27 juil. 2016

The Strangers

The Strangers

8

Velvetman

514 critiques

The Devil inside Me

Fort de deux premiers films extrêmement prometteurs que sont The Chaser et The Murderer, Na Hong-Jin revient aux affaires avec une nouvelle création qui explore profondément les racines exubérantes...

le 8 juil. 2016

The Strangers

The Strangers

10

SanFelice

1409 critiques

"On dirait que tu vas en enfer toutes les nuits"

Décidément, les Coréens ont une vision particulière de leur police. Une fois de plus, nous avons ici un policier lourdaud, dont l'intelligence ne semble pas être la principale qualité. Un policier...

le 15 nov. 2016

Du même critique

Wicked

Wicked

7

cadreum

1062 critiques

Réinvention imparfaitement sublime de Oz

Dans l’écrin chromatique du pays d’Oz, Wicked déploie un tableau où le familier et la ré-inventivité se répondent. Les palais scintillent d’émeraude, les prairies s'étendent, et les costumes...

le 1 déc. 2024

The Mastermind

The Mastermind

3

cadreum

1062 critiques

Une coquille vide

Présenté en compétition à Cannes 2025, The Mastermind marque le retour de Kelly Reichardt après showing up. Avec Josh O’Connor dans le rôle central, le film se glisse dans les plis du « heist movie...

le 10 sept. 2025

Jouer avec le feu

Jouer avec le feu

3

cadreum

1062 critiques

Dangereuse représentation de la radicalité

Dans "Jouer avec le feu" , Pierre, cheminot veuf, n’a que ses mains pour travailler, que ses principes pour tenir debout. Il a élevé ses fils dans l’idée d’un monde juste, où la lutte ouvrière et la...

le 31 janv. 2025