Ma note est neutre et ne reflète aucune opinion.

Pourquoi les rats, papa ? — Les rats sont les créatures les plus viles et les plus méprisées. Si même eux peuvent avoir une raison d’être… alors nous aussi.

James Gunn s’est fait un nom dans le cinéma populaire avec ses Gardiens de la galaxie, en s’imposant comme le sale gosse de la bande Marvel. Crétin, vulgaire, irrévérencieux, volontairement immature, Gunn a dû se sentir chez lui dans le MCU ; force est de constater toutefois qu’il s’est approprié le style Marvel, si ennuyeusement lisse dans la plupart des autres productions de la boîte, avec une outrance jouissive.

Cette outrance, il l’importe chez DC en réalisant une nouvelle adaptation de The Suicide Squad cinq ans après le fiasco de la première. Or l’outrance, chez Gunn, c’est avant tout une bêtise affichée dans les personnages. Nanaue, l’homme-requin, en est sans doute l’exemple le plus tendre, avec son corps de gros bébé et sa mentalité infantile, préoccupée avant tout par le manger et le lien affectif ; ce grand benêt (qui semble une synthèse des personnages de Groot et de Drax dans les Gardiens de la galaxie) est conscient de sa bêtise et revendique une légitimité intellectuelle en lisant un livre… à l’envers. Plus acide, le personnage de Peacemaker représente la bêtise condamnable, c’est-à-dire celle qui est choisie : il incarne une parodie de l’Américain au nationalisme aveugle, hypocritement caché derrière des valeurs qu’il bafoue à longueur de journée. Dans tous les cas, le comique de caractère repose sur la bêtise.

Malheureusement, chez Gunn, avant de se voir, la bêtise s’entend. Si les dialogues ont parfois quelque chose de jouissif dans leur grossièreté, ils tendent à surligner les évidences. Quand Bloodsport et la jeune Cleo établissent, par une affection mutuelle spontanée, un lien filial, les spectateurs avaient-ils besoin que le premier déclare : “Tu me rappelles ma fille” ? Parfois, Gunn semble confondre faire du crétin et s’adresser aux crétins, ce qui révèle une conception du cinéma populaire pas toujours reluisante.

C’est du côté des visuels que Gunn est à son meilleur. Comme ses confrères Sam Raimi et Gore Verbinski, James Gunn nous vient de l’horreur ; comme eux, il réalise une trilogie de films plus grand public (Spider-Man et Pirates des Caraïbes) ; et comme eux, il apporte dans le cinéma populaire le goût de la gaminerie… et celui du grotesque. Des déformations corporelles les plus étranges (on pense à Polka-Dot Man : ses pustules luminescents et ses visions où son laideron de mère remplace tous les personnages en présence) aux couleurs vives qui détonnent (les costumes de Polka-Dot Man et de Peacemaker, ou l’affreux monstre extraterrestre “starfish”), rien n’est fait pour épargner la rétine du spectateur. Gunn ne recherche ni le joli, ni l’élégant.

Le gore est évidemment une composante du grotesque, et les giclements qui arrosent The Suicide Squad font honneur à son héritage horrifique ; mais plus largement, Gunn s’intéresse à toute la chair, la viande, nos fragiles sacs de peau et toute la pulpe visqueuse, tentaculaire et colorée qu’ils retiennent à l’intérieur — et ce à quoi tout ça ressemble quand on déchire le sac. De la part de quelqu’un qui a réalisé Horribilis, il n’est pas surprenant de constater une telle jouissance à montrer la chair dans tous ses états. Chez Gunn, la chair est artificielle, toujours image de synthèse ; mais ce qu’il y perd en grain du réel, il le gagne en liberté pour la disséquer — souvent — ou la faire exploser — généralement. Nanaue est exemplaire à ce niveau-là, et pas seulement par les traitements qu’il fait subir à ses victimes : lui-même est une grosse peau visqueuse et tendue, une sorte de peau de bébé redoublant son caractère, que Gunn aime filmer de près, et qu’il n’hésite pas à malmener malicieusement à l’aide de créatures dont il s’est ingénié à nous faire croire qu’elles étaient ses amies.

Gunn a envie de bousculer ses spectateurs, et pour cela, il n’hésite pas à déconstruire son propre récit. Par exemple, des écrans-titres s’invitent régulièrement et chapitrent l’action. Le procédé est systématiquement le même : la typographie se forme dans le décor, avec les éléments qui le composent, déréalisant la matière ; et le titre fait systématiquement dérailler le récit soit par le lieu (“Pendant ce temps”), soit par la temporalité (“8 minutes plus tôt”), soit par l’objectif dramatique (“Opération Jötunheim” qui se transforme aussitôt en “Opération Harley”). On regarde donc un récit qui ne se déroule pas tant qu’il se défait sous nos yeux, et le film prend un malin plaisir à multiplier les fausses pistes qui ne vont nulle part. Gunn cherche moins à investir son spectateur qu’à travailler la dramaturgie comme une autre matière première du burlesque. Un peu vain ? oui ; mais cette vanité aurait pu être bienvenue, si elle était allée au bout de son pied-de-nez. Car elle avait le mérite de mettre en scène la vanité humaine : nos projets inutiles, nos vies qui s’achèvent absurdement. Hélas, le film n’a pas la radicalité que promettait, assez habilement il faut le dire, son introduction.

Selon la règle du cinéma grand public hollywoodien, aucun protagoniste ne peut être véritablement antipathique. Le populaire se doit de ne présenter que des protagonistes populaires. Et en effet, pour une bande de psychopathes choisie parmi les “méchants” de DC, ils sont tous plutôt attachants, parce que tous victimes d’un conflit. Le film ne cherche d’ailleurs pas la subtilité et donne une scène purement explicative à chaque personnage pour qu’il dévoile sa tragédie. D’accord, ils tuent ; et après ? Ils ne tuent que des plus méchants qu’eux (des dictateurs et leurs sbires).

Une scène laisse entrevoir la possibilité de dépasser cet écueil : celle où les protagonistes massacrent des révolutionnaires, leurs alliés potentiels, en croyant éliminer des soldats au service du dictateur de Corto-Maltese. Lorsqu’ils réalisent leur erreur, et passé le moment de rire devant leur tête d’enfants pris à faire une bêtise, ils n’expriment aucun remords ; mais le film évacue totalement les conséquences de cette scène. La cheffe des révolutionnaires leur montre à peine sa colère devant le massacre de ses amis. C’est l’occasion manquée de mettre en scène des psychopathes, des marginaux ; au contraire, le film veut nous attacher à ses protagonistes, et pour cela, il esquive les implications de leur amoralité.

Le développement des liens entre les personnages manque souvent de temps, voire relève de la pure performativité puérile : ils déclarent qu’ils sont amis, donc ils le sont. Mais ces amitiés se voient peu en actes, sans pour autant que la contradiction entre mots et gestes soit vraiment exploitée, mise en tension, dans le film. L’amitié se déclare et ne s’interroge pas. Quant aux enjeux personnels, que les consommateurs de rédemption Éco+ se rassurent : le film essaiera de faire croire aux spectateurs que Bloodsport est finalement un bon père, et que cette bande de psychopathes est en réalité une bande de super-héros, — tant pis si on les a regardés massacrer des innocents quelques scènes plus tôt, pas même pour le plaisir du sport, mais par esprit de compétition. Dans son traitement, donc, le film se contredit, en réclamant à la fois que les spectateurs s’investissent dans les personnages, et qu’ils se désinvestissent du récit.

Quelques mots à ce sujet sur le personnage d’Harley Quinn, iconisée jusqu’au fan-service, et qui n’a l’air d’être là que par exigence des studios. Traitée comme une poupée hyper-féminisée pendant tout le film, le récit réveillera, chez elle aussi, un instinct rédempteur pour contrebalancer sa folie (somme toute innocente), à savoir, bien sûr, l’instinct maternel, lorsqu’elle refusera d’épouser un dictateur parce qu’il envisage de tuer des enfants. Étonnant, de voir ce personnage de femme sous emprise devenu en quelques années de mauvais cinéma un personnage de femme idéale — avec les flingues et la folie douce pour masquer le traditionalisme sous-jacent. Dommage : jusque-là, il était assez savoureux de la voir succomber à un dictateur qui la qualifie de “femme parfaite”. La scène avait le mérite du renversement des valeurs. Harley Quinn avait le potentiel d’incarner une impossibilité de la rédemption ; le film choisit de ne pas aliéner ses spectateurs en ne faisant surtout pas, d’un personnage apprécié, un personnage antipathique.

Au contraire, le film fait le choix de la facilité en préférant Peacemaker comme antagoniste final. Le personnage est certes odieux à souhait, mais l’antipathie qu’il suscite ne vient heurter aucun affect de fan. Ce n’est pas un problème en soi, mais c’est une limite à la radicalité supposée du film. Plus regrettable, le personnage incarne moins un caractère qu’une idée : il caricature un système de pensée, sans véritablement l’incarner. Finalement, le seul antagoniste un tant soit peu intéressant du film reste Amanda Waller, bureaucrate cynique étonnamment humaine dans son machiavélisme.

Le film, donc, est frileux avec sa propre radicalité. S’il propose une bouffonnerie et un sens du grotesque qui sont assez rafraîchissants, son crétinisme va souvent jusqu’à la redondance, et il est écartelé entre, d’un côté, son désir de montrer de vrais antihéros et, de l’autre, la logique hollywoodienne qui veut que les protagonistes restent populaires, et qu’il n’y ait d’impopulaire que les antagonistes. Cette maladresse se retrouve, et c’est là que le bât blesse véritablement, dans l’allégorie à l’œuvre dans le film : celle de la révolution populaire. Le film prétend représenter un soulèvement populaire par la vague de rats que convoque Cleo. Mais l’allégorie manque sa cible : les rats se soulèvent-ils de leur propre volonté, contre une tyrannie ? C’est tout le contraire : ils interviennent précisément parce qu’un être dominant (Cleo, armée de sa machine) les asservit à sa cause.

Le film est conscient de son allégorie et n’hésite pas à citer Ratatouille, film qui choisissait aussi de représenter les classes dominées par l’allégorie des rats, et qui présentait la même maladresse dans sa représentation de la lutte des classes : somme toute, guère plus qu’une histoire d’individus en révolte. Dans The Suicide Squad, il suffit, pour s’en convaincre, de regarder le traitement réservé aux révolutionnaires, d’une part, et au peuple, d’autre part : le peuple est réduit à de la pure chair à canon, où les individualités sont imperceptibles (et d’ailleurs très vite anéanties par l’extraterrestre et son fonctionnement de ruche) ; même constat chez les révolutionnaires, qui ne sont incarnés que par… leur cheffe. Quelle ironie, de prétendre représenter les masses en ne donnant d’existence qu’à leurs dirigeants !

Finalement, Gunn a sans doute réalisé un film à l’image de sa représentation de… ses spectateurs. Il ne fait aucun doute que les membres de l’équipe logistique d’Amanda Waller, avec leurs sweats, leurs jeans, et leurs pizzas sur les bureaux, représentent les spectateurs du film : ils sont les premiers à jouir du spectacle de “l’escadron suicide”, puisqu’on les voit parier sur la survie des uns et des autres au début du film ; mais ils sont aussi naïfs, et bien intentionnés au-delà de leur jouissance perverse somme toute inoffensive ; et c’est leur révolte finale contre Waller qui permet la transformation invraisemblable des antihéros en vrais sauveurs pardonnés pour leurs crimes. En définitive, ce sont eux qui produisent les héros. On comprend alors que ces antihéros ne sont rien d’autre qu’un… produit — destiné à des spectateurs dont Gunn donne une image naïve, parfois touchante, mais surtout condescendante. Et la révolution qu'il leur prête semble moins populaire que populiste.

Narcissix
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le 30 avr. 2025

Critique lue 21 fois

Théophile Bbn

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