Kirill Sokolov n’a jamais fait dans la demi-mesure. Déjà avec Why Don’t You Just Die !, ce Russe formé à la physique avait transformé un appartement miteux en arène de carnage jubilatoire. Avec They Will Kill You, son saut dans le grand bain hollywoodien aux côtés des Muschietti, il investit un immeuble new-yorkais de luxe, le Virgil, et en fait un théâtre vertical de la fureur. Dès les premières images, on sent que le cinéaste n’est pas venu pour raconter une histoire sage. Il est venu pour faire saigner.
Asia Reaves, incarnée par une Zazie Beetz d’une présence physique sidérante, franchit le seuil du Virgil après dix ans de prison. Elle y arrive soi-disant pour un poste de femme de ménage. En vérité, elle traque sa sœur Maria, perdue dans les entrailles dorées de cet édifice où les disparitions s’accumulent depuis des décennies. Ce qui commence comme une mission de sauvetage familiale bascule rapidement dans un jeu de chasse où les résidents, une clique de nantis aux penchants sataniques, voient en elle une offrande idéale pour prolonger leur immortalité douteuse. Masques, capes, rituels absurdes : le vernis de la respectabilité craque pour laisser place à une boucherie joyeusement déjantée.
Porte le film, et de loin, l’énergie pure que Sokolov insuffle à chaque plan. La caméra d’Isaac Bauman ne se contente pas d’enregistrer ; elle danse, virevolte, s’engouffre dans les couloirs, plonge dans les gaines techniques et les cages d’ascenseur avec une frénésie qui rappelle autant The Raid que les délires de Sam Raimi. Le montage de Luke Doolan, nerveux à souhait, découpe le temps en rafales. Les corps valdinguent, l’hémoglobine gicle avec une inventivité qui confine parfois au génie cartoonesque. La séquence à la hache enflammée, tournée en grande partie en pratique, reste un morceau d’anthologie : Beetz y déchaîne une rage brute, transformant l’espace confiné en champ de bataille où chaque coup porte, chaque flamme lèche l’écran avec une sensualité presque obscène. On rit, on grimace, on admire la chorégraphie barbare.
Et pourtant, le film ne cache pas ses limites. Le scénario, co-écrit par Sokolov et Alex Litvak, sert avant tout de tremplin à ces numéros d’action. La structure par étages, avec ses cycles de violence et de résurrections, finit par tourner un peu en rond dans le dernier tiers. On sent le prétexte, la volonté de multiplier les set pieces au risque de diluer la tension dramatique. Les enjeux familiaux entre Asia et Maria, pourtant portés par le tandem Beetz-Myha’la, restent esquissés, comme si le film préférait la sensation brute à l’émotion approfondie. C’est un choix. Un choix assumé, mais qui empêche They Will Kill You d’atteindre la pleine transcendance qu’on pouvait espérer.
Reste que ce défaut même participe à une forme d’honnêteté réjouissante. Sokolov ne prétend pas révolutionner le genre. Il le prend à bras-le-corps, avec la gourmandise d’un enfant qui aurait reçu un budget pour jouer dans la cour des grands. Le résultat est un objet hybride, mi-comédie noire mi-ballet gore, où le plaisir du spectacle prime sur la cohérence narrative. Patricia Arquette en Lilith glaçante, les seconds rôles excentriques, tout concourt à cette fête macabre où les riches crèvent avec un certain panache.
Je l’avoue, cette furie verticale m’a secoué comme peu de films récents. Sokolov exploite la verticalité du Virgil avec une intelligence presque sadique : chaque étage devient un cercle d’enfer à la Dante, gloutonnerie, luxure, trahison, jusqu’au lac gelé du dernier palier où le diable attend son dû. La lumière d’Isaac Bauman, crue et dorée dans les halls, verdâtre et suintante dans les sous-sols, colle à la peau des personnages comme une sueur froide. On sent la chair, le métal chaud, le sang qui poisse. Et quand les cultistes en imperméables et masques de cochon se relèvent après avoir été découpés en morceaux, on rit jaune devant cette satire qui n’épargne rien aux nantis : immortels, arrogants, et finalement aussi fragiles que leurs victimes quand la hache s’abat pour de bon.
Beetz, elle, porte tout sur ses épaules noueuses. Sa rage n’est pas celle d’une héroïne lisse ; elle est cabossée, sale, traversée par la culpabilité d’avoir abandonné sa sœur dix ans plus tôt sous la pluie battante. Myha’la, en Maria, apporte une fragilité qui fissure le film aux bons moments, rappelant que derrière les geysers d’hémoglobine bat encore un cœur de famille brisée. J’ai trouvé ça presque touchant, au milieu du délire.
Au fond, They Will Kill You ne cherche pas la perfection. Il cherche le choc, la claque, le rire nerveux qui suit le craquement d’os. Dans un paysage où tant de productions lissent leurs angles pour plaire à tous, ce film venu d’ailleurs ose la démesure sans s’excuser d’être parfois trop long, trop répétitif, trop gourmand. Il pulse, il transpire, il saigne. Et quand la dernière flamme de la hache s’éteint enfin sur l’écran, on reste assis dans le noir, le souffle court, avec cette envie un peu folle de revoir tout ça, même en sachant que le prochain coup, lui, risquera encore de tomber un poil trop court. Mais bon sang, qu’est-ce que c’est bon quand il tombe juste !