LE GRAND-GUIGNOL EN GRATTE-CIEL
Sale petit merdeux
Une jeune femme de condition modeste, briguant un poste de gouvernante en un fastueux et mystérieux gratte-ciel new-yorkais, découvre avec une stupeur progressivement horrifiée que la caste dorée des résidents dissimule sous ses dehors d’opulente respectabilité une confrérie satanique aux rites aussi occultes qu’inavouables.
I. DE L’AVERTISSEMENT LIMINAIRE
Qu’il me soit permis d’adresser d’emblée, avec la bienveillance d’un cicérone expérimenté, un avertissement solennel à quiconque se présenterait au seuil de cette œuvre cuirassé de ses dispositions les plus frissonnantes, l’échine déjà parcourue de ces délicieux frémissements anticipatoires que l’on réserve aux films d’épouvante : point de frayeur ici, nulle terreur rampante, aucun de ces glaçants soubresauts nocturnes qui hantent l’imaginaire des amateurs du genre. They Will Kill You ne cherche nullement à pétrifier son spectateur — il ambitionne bien plutôt de le faire se tordre d’un rire nerveux, gras et franchement réjoui devant ce grand n’importe quoi général qui assume avec une désinvolture souveraine et presque aristocratique sa propre démesure bouffonne.
II. SOKOLOV ET SON ÉNERGIE ATOMIQUE
Kirill Sokolov insuffle à cette entreprise une énergie proprement atomique — frénétique, débordante, jaillissante de toutes parts comme quelque réacteur cinématographique dont nul ingénieur prudent n’aurait songé à réguler la puissance. Sa réalisation est d’une inventivité et d’une virtuosité chorégraphique qui forcent une admiration sincère et quelque peu stupéfaite : chaque affrontement est pensé, architecturé, ciselé avec le soin maniaque d’un maître de ballet particulièrement féru de traumatismes crâniens et de lacérations profondes.
L’utilisation des espaces clos du gratte-ciel — ces couloirs feutrés, ces salons opulents, ces cuisines rutilantes — pour orchestrer des affrontements dantesques à l’arme blanche ou au mobilier de luxe constitue un modèle du genre dans sa catégorie : transformer l’écrin de la respectabilité bourgeoise en arène d’une barbarie aussi spectaculaire qu’hilarante. Qu’une console Empire ou un candélabre de cristal puisse devenir instrument de supplice entre des mains suffisamment déterminées — voilà une leçon de physique appliquée que le réalisateur dispense avec une jubilation communicative.
III. LE KITSCH SANGLANT ÉRIGÉ EN ESTHÉTIQUE
Le film revendique avec une franchise roborative son goût assumé pour l’horreur kitsch — cet espace esthétique délicieux où le mauvais goût calculé rencontre l’excès organique et le second degré triomphant. Le comique grotesque qui sourd de chaque séquence, loin d’être accidentel, procède d’une intention auctoriale parfaitement maîtrisée : le cinéaste sait exactement jusqu’où pousser l’outrance pour déclencher le rire sans perdre le fil de son spectacle sanglant. Cette alchimie entre l’hémoglobine généreusement répandue et la bouffonnerie assumée est plus difficile à réussir qu’il n’y paraît — et le fait qu’il y parvienne avec une régularité fort satisfaisante mérite d’être salué sans ambages.
IV. LA STRUCTURE PAR ÉTAGES ET SES ESSOUFFLEMENTS
Il serait toutefois inexact de prétendre que l’édifice tient avec une égale vigueur du rez-de-chaussée jusqu’aux derniers étages — et l’image n’est point ici purement métaphorique. La structure narrative du film, organisée autour d’une progression étage par étage ponctuée de cycles de violence et de résurrections répétées, finit par accuser un certain tournoiement sur elle-même qui n’est pas sans évoquer la manivelle d’un orgue de Barbarie : charmante les premières révolutions, prévisible les suivantes. L’invention formelle, si étincelante dans les premières séquences, se trouve progressivement émoussée par cette répétitivité structurelle qui prive le dénouement d’une partie de l’éclat qu’il eût pu posséder.
V. CONCLUSION : LE DIVERTISSEMENT SANS PRÉTENTION NI HONTE
C’est en définitive une œuvre qui ne se prend point au sérieux — et c’est précisément là sa plus grande qualité et sa plus honnête promesse. Spectacle de foire sanglant et frénétique, farce grand-guignolesque menée avec un brio certain, il offre au spectateur consentant et bien disposé une heure et demie de divertissement franchement délassant, sans autre ambition que celle de procurer ce plaisir coupable et salutaire du rire libéré devant l’excès assumé.
Ce n’est point là mince satisfaction — pourvu que l’on sache ce que l’on est venu chercher.