L’impression première et instantanée au visionnage de Titane est celle d’une perte de repères. Dans un effort parfaitement réussi de plonger le spectateur dans un état comparable à celui du personnage, Julia Ducournau place l’illusion au centre de la réalisation.
Dans la première moitié du film, la violence et le gore, focalisés sur différents orifices, sont mis au service de correspondances sensorielles fulgurantes. Le tympan percé d’un admirateur insistant débouche sur le dégoût d’Alexia au toucher de son filet de bave, de même qu’une mâchoire disloquée par un pied de tabouret provoque un bourdonnement assourdissant.
De la même manière, Ducournau multiplie les plans en plongée oblique dans différents miroirs, de sorte que le regard est projeté sur une action située derrière la caméra ou bien derrière un obstacle. C’est notamment le cas dans la chambre d’Adrien ou bien dans la salle de bain du commandant. Toujours synonyme de tromperie, c’est dans le miroir qu’on voit Alexia se défigurer et se bander les seins, ou encore le commandant s’injecter des stéroïdes.
La solution trouvée pour véhiculer du sens réside dans la symbolique, et notamment celle du feu.
De façon plutôt évidente, l’intrigue se construit autour d’une gamme d’incendies. Dans une apparition quasi virginale, bras ballants sur fond de chœur masculin, c’est une Cadillac tunée à motifs de flammes qui fait l’objet du péché originel d’Alexia. Plus tard, c’est à nouveau par le feu qu’elle assassine ses deux parents. C’est donc de façon cohérente qu’elle trouve asile dans une caserne de sapeurs pompiers.
Dans ses phases de réalisation qui suivent toujours l’étreinte, Alexia trouve dans l’eau l’instrument inefficace de son obsession hygiénique. Mais ses écoulements d’huile moteur ne se diluent pas sous la douche, non plus que sa flaque de vomi dans l’eau du port, ou que l’avorton qu’elle tente d’expulser dans la cuvette.
Dans de rares moments d’apaisement, la confrontation entre ces deux forces - impulsion et réflexion - donne une précipité rose qui imbibe de rares lieux d’apaisement. Ainsi de la salle de bains du commandant qui voit la première prise de parole d’Alexia-Adrien, ou de la salle des fêtes, filmée en contre-plongée dans un ralenti planant alors que se noue la relation filiale volontaire.
Au-delà d’une crise de sens de personnage, c’est sans doute un cheminement méta-cinématographique que donne à voir Titane.
À l’instar de son personnage principal, Ducournau déploie magistralement son sens de la différence par une image désarçonnante, ultra-violente, et animale à bien des égards. Si le produit fini ne dure qu’1h46 pour quelques semaines condensées par ellipses, il inscrit Alexia dans un temps long (presque une vie) à compter de l’accident initial. Les faits comme leur arrangement pourraient renvoyer à deux itinéraires saisis au vol, deux constructions dont le résultat visible dérange l’œil. Alexia attache ses cheveux pour exhiber sa cicatrice comme Ducournau gonfle à l’extrême son esthétique glauque. Comme énoncé par une danseuse au téton gauche endolori : « tout fait mal quand tu tires ».
Face à une altérité aussi singulière, différents collectifs sont placés dans une mise en abîme qui fait écho aux spectateurs assis en rang devant le grand écran. La réaction est admirative d’abord, face à la danse, moment d’incompréhension par excellence où les fans ne saisissent pas la tare sous-jacente à la prestation qui fait leur plaisir. Dégoûtée ensuite, dans le froncement de sourcil généralisé des sapeurs-pompiers qui voient Adrien se dandiner au sommet d’un camion à lance.
En dernière instance, c’est dans l’accouchement que la réalisatrice et son personnage trouvent la rédemption. Par l’entremise du commandant, un monstre informe donne naissance et calme les angoisses de tous : d’Alexia qui cesse de souffrir, du commandant qui retrouve réellement un fils (moyennant un baiser semi-inceste un peu gratuit), et de la réalisatrice qui délivre son objet d’art. Au She’s not there des Zombies, sur lequel est dansé un rock subi, au summum de la défiguration et de la séquestration, répond le « Je suis là » prononcé dans le calme d’un aveu final.
En définitive, un film dont on ne sort pas indemne, qui s’approprie l’anomie et la différence d’une façon incroyablement franche.
-1 pour le manifeste woke déconstructiviste qui transparaît, oui mais l’art vient à ce prix et gnagnagna et piapiapia