De temps en temps, le diffuseur au N rouge nous livre une oeuvre renversante, d’une beauté impressionnante, hypnotisante. Clint Bentley adapte le livre de Denis Johnson (pas lu mais maintenant très envie !) et met en scène un casting en or avec Joel Edgerton, Felicity Jones, William H. Macy et Kerry Condon. Le film relate ce moment de l’Histoire où l’Amérique s’apprête à rentrer dans l’ère du progrès, où on défriche des forêts pour bâtir des rails et des ponts.
Ce qui m’a frappé d’emblée, c’est la retenue avec laquelle Clint Bentley se tient à distance des effets attendus du cinéma contemplatif, du film de «Nature». Aucune pose esthétisante, aucun geste appuyé rappelant les clichés d’un lyrisme naturaliste trop conscient de lui-même. En gros ici il n’y a de Russel-Maximus-Crowe qui effleure du bout des doigts des tiges de blé. «Train Dreams» choisit au contraire d’observer les paysages avec humilité, en laissant les formes, les lumières et les silences imposer leur propre rythme, avec une approche visuelle d’une grande pureté (la photographie d’Adolpho Veloso est dingue !).
À mesure que le héros éprouve la sensation diffuse d’un monde qui lui échappe, et doute de ce qui s’est transformé - lui ou ce qui l’entoure -, le film s’achemine vers une conclusion d’une douceur presque irréelle. Une clarté apaisée s’en dégage, capable de provoquer ce trouble rare que seuls les récits modestes mais essentiels savent susciter. «Train Dreams» parvient alors à embrasser, dans un même souffle, la grâce et la bizarrerie de l’existence, sa poésie comme sa précarité, ses joies et ses cruautés. Comparer ce type de cinéma à du Terrence Malick ne me semble pas déconnant.
Ce film a laissé en moi une empreinte persistante d’une traversée intérieure. Et c’est pas rien.