C’était un mercredi comme les autres. Un mercredi de papa fatigué, de papa pressé, par le temps mais surtout pas des obligations atomisées s’empilant, se succédant, s’agrégeant tels des grains de riz trop cuits d’un rice cooker bon marché. Un mercredi du taylorisme de la vie où la même personne est enjointe de s’occuper de plusieurs postes de la même chaîne, où se succèdent les tâches parfois utiles, souvent absconses mais toujours exigées.
Enfin bref, je récupérai ma fille ce mercredi midi, prêt à courir après les activités extra scolaires mais une conversation inattendue allait me sortir de mes automatismes.
- "Papa, quand j’ai dit à l’école que j’allais prendre l’avion, Hugo m’a dit,.., son papa travaille à Airbus,…, il m’a dit que les avions, ça décroche et après ils s’écrasent. C’est toi qui as construit l’avion que je vais prendre ? Il ne va pas s’écraser hein ?"
- "Alors non ma puce je ne construis pas d’avions et Hugo t’a raconté ça pour te faire peur et parce qu’il est jaloux que tu partes en vacances. Mais c’est vrai que les avions peuvent décrocher. C’est très rare. Si on ne considère que la composante longitudinale et à iso vitesse, quand un avion prend de l’incidence, s’il monte trop le nez, au bout d’un certain angle, le flux d’air qui passe sur ses ailes qui lui permet de voler se décroche. On peut le constater en fixant des petits fils de laine sur la voilure, c’est marrant à voir. Quand on fait ces tests on voit des poches de décrochage se former à des endroits différents et les fils de laines, au lieu de rester collés à l’aile, se mettent à tourbillonner dans tous les sens. En vrai, ce n’est pas grave car le centre de gravité des avions est à l’avant, du coup, s’il décroche, l’avion part dans un moment à piquer et il raccroche. Le phénomène qui est intéressant c’est qu’il raccroche à un angle plus faible que celui auquel il a décroché. Ça s'appelle une hystérésis ma chérie. Ca, ça peut être dangereux car à faible altitude, on peut raccrocher un peu trop tard malheureusement. "
- "Ah je comprends papa. C’est marrant, c’est comme le bonheur du coup"
- "Comment ça ma puce ?"
- "Bé oui. Le bonheur, c’est un mélange entre le tonneau des Danaïdes et l’hystérésis dont tu parlais."
- "Quoi ? Mais…"
- "Oui ! Ta jauge de bonheur il faut la remplir avec des petites doses de joie tout au long de la vie. C’est peine perdue car comme le tonneau des Danaïdes, on a beau la remplir, elle se vide au fur et à mesure. Mais, il y a des moments où si on remplit la vie avec un gros volume de bonheur, s’il disparaît on raccroche à un niveau de bonheur plus bas que celui qu’on avait avant, c’est l’hystérésis. Et si on était pas assez haut papa, on s’écrase !"
- "…. Hein !? Mais,...,mais d’où tu sors ça ? Attends mais pourquoi ça bouge comme ça. Y’a tout qui tremble ! Tu sens toi aussi que ça tremble dans tous les sens ? Qu’est-ce qui se passe ?"
- "Tu perds de l’altitude papa, attention à la chute…"
Réveil en sursaut
Secoué vigoureusement sur le canapé, j’émergeai d’un bien drôle de rêve. On me signifia que je m'étais endormi dès les premières minutes de Tron Ares et effectivement, j'avais quelques vagues souvenirs de néons rouges et bleus défilant devant mes yeux. Pas assez lumineux néanmoins pour me garder éveillé. Troublé par ces épiphanies oniriques, je décidai d’aller me coucher, espérant ne pas avoir d’autres révélations de ce genre.