Nulle part où poser le regard. Le vent, la poussière et des destins hors du commun tourbillonnent dans ces vastes steppes où rien ne vit longtemps.
Kazakhstan. Rapporté au cinéma, ce mot exotique ne m’évoque absolument rien. Je n’ai rien vu de kazakh. Et Tulpan m’a regardé.
Je me suis égaré. J’ai mis de côté l’effervescence étourdissante du cinéma américain. J’ai essayé d’oublier les codes du cinéma français, ou même asiatique. J’ai tout oublié et j’ai voyagé. Au Kazakhstan donc, où peu d’âmes se disputent l’insondable espace de ces steppes ocres. Je me suis assis en tailleur dans ces yourtes de toile épaisse avec ces familles solidement construites dans la même matière que ces traditions millénaires, vivant simplement, près les uns des autres et plus près d’une forme de vérité qu’aucun citadin occidental ne le sera jamais. J’ai travaillé dur moi aussi, pour nourrir cette famille soudée. J’ai vu le troupeau des moutons bêler à la mort dans la lumière trouble d’un soleil couchant. J’ai gouté à la fraicheur d’une nuit paisible, loin des tracas des vies factices que nous menons, voyageurs artificiels portant le masque d’un monde défiguré.
Un enfant joue candidement sur le tapis central. L’esprit vide de tout souci, il reçoit simplement l’amour des siens dans une absolue confiance en son existence. Il touche la terre chaque jour, s’en nourrit, plein d’une vitalité nouvelle qui le pousse dans les plus belles circonvolutions de la vie. Celles que peu d’hommes ont connu, celles que les plus grands philosophes explorent avec beaucoup de mal. Cet enfant, c’est l’avenir de l’homme. Celui qui n’est pas encore aliéné par les vicissitudes de la vie. L’enfance de l’humanité à son commencement, les balbutiements et les gazouillis. Un fœtus spirituel, allaité de cette quête de vérité, cette quête de sens qui ne cessera que si on lui en laisse l’occasion.
Est-ce donc ça le Kazakhstan ? C’est en tout cas ça, Tulpan.
Une ode à la terre. Ce sont ces traditions ancestrales qui tanguent doucement, immuablement dans une époque où tout meurt trop vite, où rien ne vit totalement. Et cette jeune fille, Tulpan, c’est la promesse de l’avenir. De son libre-arbitre entravé, elle a tiré une force nouvelle. Elle extrait l’authenticité et la sensibilité d’une terre trop brutalisée, elle en récolte les fruits et touche au plus près l’essence. Elle se construit dans sa famille, belle et solide, parce que fondamentalement à sa place. Elle existe véritablement, n’en a pas la totale appréciation mais en ressent profondément l’impact. Il est impossible de porter de jugement sur ce mode de vie rustre et très codifié, nul n’en a la légitimité. Il ne reste alors que la contemplation béate de cette vie simple et vraie avec laquelle nos liens sont devenus trop ténus…