Inclassable, souvent rangé dans le cinéma de mauvais genre, le long métrage de Pan Lei, qui adapte l’un de ses propres romans, constitue à la fois une célébration de la nature, la radiographie d’un triangle amoureux, l’énonciation d’une impuissance masculine et d’une lassitude féminine. La liberté de ton détonne, le noir et blanc accentue la mise en exergue des décors (notamment extérieurs, urbains comme naturels) et le typhon du titre renvoie en seconde intention aux vents violents qui ne cessent de balayer les affects des personnages.
Produit afin de prendre place dans un festival, échappant aux étiquettes classiques (propagande officielle chinoise, cinéma taïwanais), Typhoon prend pour cadre la station météorologique d’Alishan, où vit un couple prisonnier d’un mariage sans amour. « Il ne peut pas quitter ses appareils une minute », songe Chun-li, délaissée par son mari Zhi-ping, davantage préoccupé par ses rats de laboratoire que par l’épanouissement de sa femme. Cette dernière renchérit d’ailleurs : « Je ne veux pas de ce genre d’amour. » On tient là, déjà, deux dimensions prépondérantes du long métrage : un espace naturel résolument cinégénique et l’incommunicabilité conjugale qui s’y engonce.
Le point de bascule s’opère à l’arrivée des prétendus M. Zhang et sa fille Zhen-zhu. Le quotidien de Chun-li est soudainement bouleversé. Zhang, truand sans grande envergure, lui témoigne un intérêt qu’elle n’espérait plus. La solitude qu’elle cherchait à rompre en abusant de l’alcool ou de la sollicitude du facteur s’estompe peu à peu. Pan Lei met alors en scène une constellation de personnages abîmés, de la femme égarée, « éduquée, solitaire, déprimée », à la petite frappe se déconsidérant (« Je ne suis pas un type bien »), en passant par le mari effacé, dont l’impuissance apparaît par analogie à l’occasion d’un exercice de pompages gênant, ou l’orpheline, cherchant à s’émanciper des déterminismes en se choisissant un père de substitution.
Il faut reconnaître à Pan Lei une vraie capacité à saisir le caractère itératif de la vie, un peu à la manière d’un Ozu. Ses quelques scènes dans le Taipei des années 1960, ou ces regards à double sens lancés à l’occasion de la séquence de danse, contribuent eux aussi à l’allant d’un film bien plus dense qu’il n’y paraît. Ce dernier se caractérise par les repères brouillés qui affectent chaque protagoniste : attaches filiales, amoureuses, psychologiques sont tour à tour convoquées dans une grande ronde des sentiments humains.
Sur Le Mag du Ciné