À rebours de certains films racontant les caprices et tortures mentales des artistes issus d'un monde bourgeois qui peut les dispenser de travailler pour se consacrer à leur art, Un Poète rappelle toujours le conflit entre gagner sa vie et la réussir. L'argent est toujours là, quelque part, ce qui donne au film son réalisme social (plus proche de Sean Baker ou Pier Paolo Pasolini que d'Andrei Tarkovski ou Alice Rochwacher). La dissidence du film, justement, c'est de faire de l'argent un adversaire apparent de la poésie (apparent, car les deux sont toujours liés : misère (pécuniaire) et malheur (psychologique) se confondent sans pathos ni double peine). La dissidence du film, c'est de s'opposer à la notion de transfuge de classe, notion chère aux bourgeois pour vanter la méritocratie, c'est-à-dire à la poésie telle qu'on l'imagine actuellement. La dissidence du film, c'est de vouloir rendre cette poésie populaire dans un cercle lettré et aisé (à moins que ça ne soit l'inverse, la rendre lettrée dans un cercle populaire, ce qui est très contestable et classiste comme manière de penser). Simon Mesa Soto dénonce cette hypocrisie et ce monde haut perché se croyant important, avec son protagoniste dandy-bohème, à la fois dans et hors de ce monde, y participant sans le comprendre tout-à-fait. Un Poète est un grand film sur la société de classes, examiné par le prisme de la littérature.
La mise en scène, très coupée, moderne mais patinée, frôle parfois avec des gestes documentaires (camera portée, proche des personnages) mais reste habilement construite. Les bords de l'image noircis et faussement usés appuient sur l'aspect démodé du film et de son sujet, la poésie, que le cinéaste semble vouloir réhabiliter au moins à moitié. Avec ce parallèle poésie/cinéma, le réalisateur colombien affirme son soutien à l'expression artistique comme forme d'expression de la vie (que ce soit un métier ou un passe-temps). L'art ne va pas sans la vie, ni la vie sans l'art, proclame cet art poétique en crise existentielle et bourrée d'énergie comme son acteur principal (non professionnel).