Pourquoi certains films émeuvent à ce point ? Parfois, cela reste un peu un mystère. Je ne suis pas un fervent adepte du cinéma de Joachim Trier. Bien que je lui reconnaisse d’indéniables qualités cinématographiques – j’avais beaucoup apprécié Oslo 31 août, Back Home et son précédent film Julien en 12 chapitres (j’avais moins accroché à son incursion dans la science-fiction Thelma), je ne fais pas partie de ses spectateurs inconditionnels ; et ce Valeur sentimentale, au titre un peu rébarbatif, ne faisait pas partie de mes impatiences cinématographiques. Et c’est peut-être parce que je n’en attendais pas grand-chose que j’ai été à ce point conquis.

Le point de départ, une personnification de la maison familiale comme socle de l’intime, est absolument brillant. Car c’est elle, le personnage principal de ce prologue : c’est elle qui nous raconte son histoire à travers son petit jardin, sa cheminée et ses fissures. Chaque angle est scruté, le décor est posé.

Puis entrent en scène les protagonistes. Dans un second temps. Le père, Gustav, un homme bourru et cinéaste apprécié du public bien que ses derniers films remontent maintenant à plusieurs années ; et ses filles, Nora et Agnès, qui vivent avec le sentiment d’avoir été abandonné par leur père. Gustav est sur un nouveau projet de film, un film intime sur la famille, et propose à sa fille comédienne Nora de jouer le rôle principal. Nora refuse : ce n’est pas avec un rôle dans un film que son père rachètera des années d’absence. Déçu, Gustav se tourne alors vers une jeune étoile hollywoodienne, Rachel Kemp, pour incarner le personnage principal.

Valeur sentimentale crie son amour pour le cinéma et la cinéphilie. Il est question d’actrices, de carrière de cinéaste, de décors de tournage, de répétitions de scènes clés, et de financement – décalage intéressant entre la vision Netflix et la vision d’un cinéma d’auteur indépendant. Le film s’en amuse d’ailleurs : les jaquettes offertes par Gustav à son petit fils sont une délicieuse petite blague cinéphilique pour qui a l’œil attentif.

Mais ce qui confère toute sa force à Valeur sentimentale, c’est son incroyable casting. Après sa collaboration fructueuse avec Renate Reinsve dans Julie en 12 chapitres (qui a valu à l’actrice le Prix d’interprétation au festival de Cannes 2021), Joachim Trier remet tout naturellement le couvert et conçoit dès le scénario le rôle de Nora avec la comédienne en tête. Renate Reinsve offre à ici nouveau une prestation d’une rare intensité. La jeune femme captive autant qu’elle bouleverse. Face à elle, Stellan Skarsgård qui interprète son père ne démérite pas. D’un simple jeu de regard, quelques paroles tout au plus, l’acteur transmet une palette de sentiments immense. Elle Fanning, dont le personnage est un peu en retrait, ne joue pas un rôle effacé pour autant. Délicate, toujours d’une justesse de jeu impeccable – pour moi, c’est la meilleure actrice de la jeune génération – elle apporte grâce à son côté starlette un vent plaisant et léger en décalage avec le drame familial qui se joue.

Grand Prix amplement mérité au dernier festival de Cannes, Valeur sentimentale n’est pas un film qui vous retournera le cerveau façon Shutter Island ou Sixième sens : le scénario et les trajectoires des personnages sont assez balisés. Mais sous ses airs bergmaniens, le film puise dans l’intime pour faire fondre notre cœur d’artichaud. Tout en délicatesse et subtilité.

D. Styx

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