J'ai mis longtemps à écrire cette critique, car j'ai mis longtemps à comprendre pourquoi j'ai autant adoré Valeur sentimentale, Grand prix du Jury à Cannes et sans conteste l'un des meilleurs films de ces dernières années, à l'égal d'Anatomie d'une chute. Le film est à la fois lent et subtil, il met du temps à se décanter et à s'épanouir, comme si les émotions s'échappaient finalement, comme du sable entre les doigts.
Déjà, et pour le coup ça se voit directement, les acteurs sont dingues. Le mythique Stellan Skarsgård, en père égocentrique et réalisateur de cinéma, est tout le temps juste, entre moments d'emphase quand son personnage parle de son art, et regards silencieux qui se suffisent à eux-mêmes lorsqu'il s'agit de sentiments plus intimes. Renate Reinsve, déjà vue dans Julie en 12 Chapitres et pourtant beaucoup plus jeune, le lui rend bien, en fille ainée et actrice de théâtre, avec en apothéose la dernière scène du film dans le film, et ce dernier regard échangé avec son père.
Le film est riche, et mêle les tons intelligemment. Pêle-mêle, on y trouve évidemment les relations père-filles, la sororité, l'amour du cinéma, mais aussi l'angoisse artistique, le rôle d'un acteur, la peur de vieillir, la peur de la solitude. En trame principale, la relation difficile entre le père et son aînée, alors qu'il revient après des années seulement pour lui demander de jouer le premier rôle de sa nouvelle production. Et si le film est intensément dramatique, les gags ne manquent pas, entre le grand-père qui offre le DVD de La Leçon de piano à son petit-fils de 7 ans, ou les piques contre Netflix et consorts.
Mais une fois n'est pas coutume, c'est surtout la construction narrative du film qui est stupéfiante. Le film progresse peu à peu, continuellement, doucement, construisant un puzzle en plusieurs dimensions. L'histoire est linéaire, à l'exception d'un flash-back pour expliquer l'histoire de la famille et notamment le destin tragique de la mère du désormais vieux réalisateur de cinéma. Elle avance donc progressivement, mais n'adopte jamais le même point de vue. Tour à tour, les quatre principaux protagonistes (le père, les deux filles, l'actrice hollywoodienne) vont donner le la à des séquences entrecoupées de panneaux noirs bienvenus, donnant un dynamisme accentué et une profondeur folle au scénario et à ses personnages. Les parallèles entre le film et le film dans le film deviennent alors de plus en plus poignants. Du film dans le film, on ne sait pas grand chose, deux scènes seulement sont explicitées. Dans la première, le personnage principal (une mère dépressive, pour faire vite) offre un discours poignant sur la solitude et la foi, entrant peu à peu en résonnance avec le propre vécu de la fille, qui acceptera en fin de compte de jouer dans le film de son père. Dans la seconde, la fin du film dans le film, cette mère regarde son enfant partir à l'école un matin (et quelle scène), avant de se suicider quelques instants plus tard, faisant écho au destin de la propre mère du réalisateur. Ces jeux de miroir prennent de plus en plus d'importance au fur et à mesure de la progression de l'histoire, et finissent par exploser d'émotions lorsque toutes les clés sont réunies.
Valeur sentimentale est peut-être avant tout une déclaration d'amour à l'art et au cinéma. Dans cette famille dysfonctionnelle, c'est le cinéma qui réunit. Alors que les deux filles finissent par prendre leur distance avec leur père, l'accusant à juste titre de ne penser qu'à lui, qu'à son œuvre, et de ne considérer sa famille seulement lorsqu'elle lui est nécessaire pour son art, c'est la lecture du scénario qui les réunira. Blessées et tristes, les filles se retrouvent presque comme ensevelies par le génie et l'intensité du scénario, qui les convaincra de participer au film de leur père. Au début du film, la maison est le personnage principal. Car c'est bien connu, des choses matérielles ont une valeur sentimentale puissante, notamment une maison qui sait tout de vous et de votre enfance. Mais il faut 2h15 de film pour se rendre compte que, plus encore, l'art a une valeur sentimentale, et que sa valeur n'est que sentimentale. Ce père égocentrique et dysfonctionnel, absolument incapable de dire à ses filles qu'il les aime comme elles-mêmes sont capables de se le dire (dans une autre scène bouleversante, d'ailleurs), a dû écrire un film mêlant l'histoire de sa mère et de sa fille et qui ne sert finalement que de déclaration d'amour. Amour condensé dans une dernière scène tournée, dans un dernier sourire léger, dans un dernier regard complice.