Un artiste, pour créer, a besoin de se sentir libre, mais cette liberté se concilie mal avec une vie de famille. Avoir un conjoint, des enfants suppose qu'on leur accorde un minimum d'attention et d'amour... dont ils ont besoin et qu'ils réclament (explicitement ou non). S'ils ne l'obtiennent que très épisodiquement, les liens familiaux se distendent ou se brisent et après, c'est difficile de recoller les morceaux. C'est un peu sur cette base que se déroule le très beau et très réussi Valeur sentimentale de Joachim Trier. Le scénario, écrit de façon très subtile, avec beaucoup d'habileté, nous présente d'abord la belle et vieille maison dans laquelle va se dérouler une grande partie de l'histoire, nous la présente presque comme un être vivant. Il introduit quasi concomitamment les petites filles, devenues des jeunes femmes ou plutôt des femmes jeunes (Nora, comédienne de théâtre sujette au trac, et Agnès, historienne documentariste mariée et mère d'un mignon Erik), puis leurs parents mais surtout leur père, Gustav Borg, un réalisateur très connu de désormais 70 ans, qui a quitté le nid familial une trentaine d'années plus tôt et qui y revient à la mort de sa femme, dont il est prévenu par Agnès, la plus jeune de ses deux filles. Borg, le père donc, qui avait fui sa maison et famille après d'incessantes querelles conjugales, va essayer, tâche difficile, de se réconcilier avec ses filles — qui ont évidemment souffert de son absence et se sont reconstruites ensemble, en dehors de lui — en utilisant la voie/voix (qui le caractérise le mieux et dans lequel il excelle) artistique. Il vient d'écrire ce qu'il pense être son meilleur scénario et il veut le tourner dans la maison familiale avec Nora, sa fille aînée comédienne, dans le rôle principal (et Erik, le fils de 9 ans d'Agnès, dans un rôle mineur mais important).
L'intrusion des premiers balbutiement d'un film dans le film, c'est aussi ce que raconte Valeur sentimentale... lequel se déroule essentiellement entre quatre personnages: le père Gustav Borg joué par Stellan Skarsgård, Nora jouée par Renate Reinsve (qui incarnait Julie dans le précédent film de Trier), Agnès jouée par Inga Ibsdotter Lilleaas (des yeux bleus à tomber !), et Rachel Kemp (jouée par Elle Fanning), une célèbre actrice américaine qui doit remplacer Nora (dans le rôle principal du film projeté par Borg) puisque celle-ci a refusé tout net le rôle que son père lui offrait.
Valeur sentimentale se déroule à Oslo, les personnages sont Norvégiens, à l'exception bien sûr de Rachel Kemp. Je n'ai donné que le squelette du film qui est infiniment plus riche et qui comporte un certain nombre de thèmes et de rôles secondaires dont je n'ai pas parlé, ainsi que beaucoup de figurants. C'est superbement filmé. Les trois premiers quarts d'heure du film, notamment, sont magnifiques, dans une succession de scènes à couper le souffle. Décors et costumes hyper soignés, d'un goût très sûr. La musique est utilisée ponctuellement, avec parcimonie et intelligence. Une des grandes forces du film est son interprétation. Le père et les deux soeurs sont remarquables, merveilleusement justes. J'ai trouvé Elle Fanning un petit degré en dessous mais néanmoins très bonne, dans un rôle pas facile à jouer : l'Américaine au milieu de trois Dano-Norvégiens et qui, peu à peu, comprend qu'elle est de trop dans l'histoire, au fond scénarisée par Gustav Borg pour renouer avec sa fille aînée. Vous ai-je fait comprendre que Valeur sentimentale était une merveilleuse histoire, un très grand film ? Pour moi en tout cas, le plus beau film de l'année jusqu'à présent. Et qui m'a ému comme je ne l'avais pas été depuis bien longtemps.