Le film s'ouvre sur une jolie narration poétique, la maison familiale est personnifiée, le décor est planté, la voix-off nous servira de guide.
"Valeur sentimentale" nous parle d'une famille. Une famille presque ordinaire secouée par l'Histoire. Une famille dans laquelle la communication est entravée. Une famille dominée par un père artiste, inconstant et maladroit... et conscient de l'être.
A l'image de sa maison centenaire qu'une fissure originelle fragilise au fil du temps, cette famille connaît une fêlure avec laquelle les différentes générations peinent à composer. Nous suivons tout particulièrement Nora la sœur aînée, une comédienne talentueuse que son hypersensibilité fragilise. Lucide sur son incapacité à s'épanouir sans en connaître parfaitement la cause, elle essaye tant bien que mal de s'éloigner d'un père qu'elle juge égocentrique et toxique, sans s'interroger sur les maux dont il souffre lui-même. Malheureuse à l'extrême, elle fuit tout en se repliant sur elle-même. Lui, bravache mais dévasté, ne parvient pas à se livrer. Cinéaste sur le retour, charismatique mais isolé, orphelin et victime collatérale de la grande Histoire, il est aux antipodes du père fiable dont aurait besoin sa fille. Ils ont beau partager la même passion et le même talent pour l'art, c'est insuffisant pour les réunir.
L'art justement, à la fois refuge et exutoire, pour lui comme pour elle. L'art d'incarner quelqu'un d'autre. L'art comme moyen de communiquer indirectement.
Le recours au langage de l'image et à la puissance du cinéma pour pallier l'incapacité à se faire comprendre dans la vraie vie est assurément l'une des belles idées du scénario. Malgré toutes ses maladresses et ses grossièretés, au crépuscule de sa vie de réalisateur, Gustav Borg l'aura compris et il tente d'en faire sa planche de salut.
Avec un film dans son film, évoquant avec force l'origine probable du malaise familial, Joachim Trier réussit parfaitement sa mise en abîme. Épaulé par des comédiens inspirés et d'une expressivité rare, le réalisateur nous offre un cinéma très visuel et intimiste. L'émotion nous étreint tout particulièrement lorsque les deux sœurs parviennent à se parler avec franchise et finissent par se tomber dans les bras l'une de l'autre.
Pour nous emporter totalement, il nous aura malheureusement manqué quelques moments supplémentaires d'intense émotion. Nous pouvons aussi regretter le montage, assez inégal, alternant des fins de séquences trop abruptes et des scènes qui s'étirent superficiellement.
Il n'en reste pas moins que l'on s'attache à cette famille et que son mal-de-vivre nous interpelle. Les difficultés relationnelles, intrafamiliales et intergénérationnelles, nous concernent tous. Et peut-être qu'après tout, bénigne ou béante, découverte ou masquée, une maison a toujours une fissure, une famille toujours une fêlure.