Des images d’hommes en groupe filmées dans une banlieue. Des hommes d’une beauté ordinaire, de celle qui se voit quand on aime ceux qu’on regarde ou qu’on filme avec la caméra d’Alice Diop. Et des voix d’autres hommes (Régis, Rachid) superposées, qui parlent de l’amour, cette chose que, dit l’un d’eux, seuls « les Blancs connaissent », cette chose trop taboue « chez les Arabes et les Noirs »… Pas d’amour pour eux – ces « salauds », ces « crasseux » : des coups, seulement des coups d’un soir ou d’une semaine, avec des « salopes », des « crasseuses ». Et ces voix sont belles comme les visages, le discours même est beau, y compris dans ce qu’il a d’insupportable, tant il est mis à distance par les protagonistes, grâce à l’écoute elle-même distante et en même temps empathique d’Alice Diop.
La tendresse du titre du film, c’est d’abord celle de la caméra, celle de la réalisatrice et celle des spectateurs qui se laissent attendrir par ces hommes qui disent avec une force et une intelligence impressionnantes leurs failles et leurs manques. Ce que déroulent ces discours, ce sont les stéréotypes qui construisent « des codes et des rôles » de genre – ceux qu’explicitent Patrick, un homme qui dit son amour des hommes, qui dit la même chose que les précédents, mais à l’envers, décrivant lui aussi la misère sexuelle qui règne dans ces lieux où s’entretiennent ces codes et ces rôles. Avec Patrick, le dispositif change : c’est lui qui parle (off) et c’est lui aussi qu’on voit déambuler dans la ville. Et le dispositif change encore avec Anis, un homme qui se dit amoureux : à ce moment du film, on est davantage dans un vrai documentaire, quand s’insère un vrai dialogue entre Anis et Thaniat, sa copine, suivi d’une scène d’amour tendre entre eux dans un Formule 1.
La variation des dispositifs cinématographiques permet le glissement d’un nous vers un je, d’une stéréotypie vers une individualité, d’une négation exprimée de la tendresse vers sa revendication montrée. Mais tout se mêle, car tout dans ce moyen métrage (de 38 minutes) dit, à tout instant, le manque et le désir de tendresse dans un univers qui le rend tabou. Tous les protagonistes, emmitouflés en plein hiver, se déshabillent verbalement, disent l’indicible du rapport à l’amour et à l’intime – qui déborde largement le cadre où ces paroles sont énoncées pour apparaitre comme une expérience universellement partagée. Cet indicible que prolonge, sur le générique, le Cantique des cantiques dit par Alain Bashung et Chloé Mons.