Rebecca Zlotowski a le mérite de l’éclectisme : ses projets s’enchaînent sans se ressembler, et investissent à chaque fois de nouveaux territoires dans lesquels les personnages féminins ont toujours la possibilité de s’épanouir. C’est pourtant une zone de turbulence que traverse Lilian dans le prologue de Vie privée, la psychanalyste voyant se fissurer l’édifice sur lequel elle a construit sa pratique : un patient la quitte en lui vantant les mérites de l’hypnose, une autre met fin à ses jours. De quoi remettre en question bien des évidences et raviver des névroses en sourdine du coté de sa propre famille, de son ex-mari prêt à la reconquérir aux liens complexes avec son fils et sa descendance.
Vie privée a le mérite de ne pas trop se prendre au sérieux, et de développer une intrigue virevoltante qui semble se mettre au diapason de son héroïne, se précipitant tête baissée dans une enquête fantasque et assez peu crédible. L’enthousiasme un brin névrotique de Lilian permet à Jodie Foster une incarnation irrésistible, entre froideur du contrôle et fébrilité d’un frisson retrouvé. Le duo avec Daniel Auteuil fonctionne à merveille, et le récit s’amuse à pasticher Tintin tout en s’égarant dans les vertiges de l’hypnose, des vies antérieures et des zones d’ombre, permettant à tous les personnages secondaires (Lacoste, Guillemin, Amalric) d’enrichir la partition, de multiplier les voies de traverse et les chausse-trappes. Le récit ne ménage aucun temps mort, soutenu par une musique rythmée et fantaisiste, insistant sur la dimension rocambolesque, tandis que les nombreuses plongées sur la protagoniste (dans la rue, les cages d’escalier) dessinent un échiquier sur lequel elle étend ses déplacements ludiques.
Écouter Jodie Foster en français est on ne peut plus savoureux, et Rebecca Zlotowski s’amuse très clairement dans les différentes couches de son récit à varier les esthétiques, de la reconstitution historique cauchemardesque lorgnant du coté du fantastique, de la comédie de remariage aux séances d’analyse traquant, en très gros plans, les inflexions sur le visage de Virginie Efira, dans une approche qui semble prolonger celle que proposait Justine Triet dans Sybil.
Cet aspect fantasque et débridé se perd malheureusement sur la fin, où le scénario sacrifie à des résolutions on ne peut plus conventionnelles. Résolution de l’enquête, amour, filiation, et, cerise un brin réactionnaire sur le gâteau, retour penaud du patient renégat qui finit par reconnaître que tout de même, rien ne vaut la poursuite de la psychanalyse… Comme s’il fallait que la protagoniste accomplisse intégralement sa propre thérapie pour se libérer, engonçant les élans fantasques des débuts en béquilles pesantes.