Avec "Vingt Dieux", Louise Courvoisier signe un premier long métrage qui ressemble à un geste de cinéma venu de la marge, mais qui parle frontalement du centre : la France rurale, celle qu’on filme d’ordinaire comme un décor ou un problème, devient ici le cœur battant du récit. Western agricole, chronique adolescente, film social et comédie burlesque, "Vingt Dieux" est tout cela à la fois et surtout autre chose : le portrait d’un monde qui vacille, mais qui refuse de se laisser raconter en noir et blanc.
Totone, 18 ans, glandeur bravache, fils d’agriculteur dans le Jura, voit sa vie basculer avec la mort de son père. L’exploitation vendue, les vaches parties, il ne reste qu’une petite sœur à protéger et cette injonction brutale à devenir adulte alors qu’il n’a, croit-il, rien appris. La réponse qu’invente le film tient dans un geste à la fois dérisoire et héroïque : se lancer dans la fabrication du meilleur comté du coin, dans l’espoir de décrocher la médaille d’or et les 30 000 euros d’un concours agricole. Autrement dit, transformer le terroir – le fromage, le lait, le geste paysan – en arme de survie.
Là où Courvoisier se distingue, c’est dans la manière dont elle filme cette trajectoire. Comme Thoret le souligne souvent à propos du Nouvel Hollywood, le récit d’apprentissage est moins ici une montée qu’une série de dérapages : Totone n’accède pas à une maturité rassurante, il traverse une suite de désillusions, de gueules de bois, de réveils vaseux après des nuits d’ivresse et de bals pourris. Mais la cinéaste ne le juge jamais ; elle l’observe, collée à sa nuque, dans ses contradictions, sa fanfaronnade, sa panique mal dissimulée.
Le film repose sur un pari risqué : confier les rôles principaux à des non-professionnels du cru. Clément Faveau, Luna Garret, Maïwène Barthelemy – tous issus de ce monde agricole qu’ils incarnent – apportent cette présence brute qui manque tant au cinéma français quand il s’aventure hors des grandes villes. Rien ne sonne “joué” : les corps sont lourds de travail, les gestes précis, l’accent traîne comme une fatigue tenace. Cette authenticité n’est jamais fétichisée ; Courvoisier n’empaille pas “la France profonde”, elle la laisse respirer, hésiter, se ridiculiser parfois.
Visuellement, "Vingt Dieux" s’inscrit dans une tradition de cinéma de paysage que l'on pourrait rattacher volontiers au western : tourné en Scope, baigné de lumière estivale, le Jura devient un territoire à la fois familier et mythologique. Les collines, les champs, les routes de campagne sont cadrés comme des espaces de conquête – sauf qu’ici, on ne cherche pas l’or, mais le lait et le comté. Les virées en mobylette, les concours de bagnoles cabossées, les bals lycéens alcoolisés sont autant de déclinaisons rurales des chevauchées hollywoodiennes : même énergie, mêmes corps en déséquilibre, mais transposés dans les rodéos de la France périphérique.
Le “western jurassien” ne se contente pas de recycler des codes ; il interroge une mutation historique. Le film arrive à un moment où le monde agricole français est pris dans une tenaille : pression économique, transmission brisée, sentiment d’abandon. Plutôt que de plaquer un discours militant, Courvoisier filme les effets concrets : la solitude des jeunes, l’angoisse face à l’avenir, l’impression de ne pas avoir de place ailleurs que dans un système qui, précisément, s’effondre. Totone n’est pas un héros tragique conscient de son destin ; c’est un gamin qui improvise, qui bricole, et c’est dans cette débrouille que le film trouve sa vérité politique.
Le son, la musique – composée par les parents de la réalisatrice, anciens musiciens devenus agriculteurs – participent de cette hybridation entre geste paysan et geste épique. Les chants collectifs, les morceaux qui évoquent les chevauchées de cow-boys résonnent sur les routes jurassiennes, accompagnent les virées en mobylette comme des mini-épopées. Là encore, le film ne sacralise pas : il injecte du panache dans le quotidien, sans oublier les chutes, littérales et symboliques, qui ponctuent le parcours de Totone.
On retrouve dans "Vingt Dieux" quelque chose que j'affectionne particulièrement : cette façon de filmer un personnage “en devenir”, pas encore formé, à la lisière entre l’enfance et le monde adulte, incapable de formuler ce qui lui arrive mais contraint d’agir. Le scénario, conventionnel dans son point de départ – deuil, responsabilité, possible salut par le travail – déjoue pourtant les attendus de la success story : pas de triomphe éclatant, pas de grande leçon, plutôt une série de petits déplacements, une lente réorientation du regard de Totone sur sa sœur, sur le travail, sur lui-même.
La force du film tient enfin à sa dimension collective. Vingt Dieux n’est pas seulement l’histoire d’un garçon, c’est celle d’un village, d’une communauté de tournage aussi – famille, amis, voisins engagés dans l’aventure. On sent, plan après plan, cette énergie de groupe, ce refus d’un cinéma qui “parachute” une équipe sur un territoire pour repartir aussitôt. Ici, le tournage prolonge une vie, un ancrage, un imaginaire local. Le résultat, c’est un film qui regarde ses personnages à hauteur d’homme, sans condescendance ni misérabilisme, avec une tendresse qui n’annule jamais la dureté du réel.
Dans le paysage actuel, "Vingt Dieux" apparaît comme un petit séisme tranquille : un premier film qui, sans révolutionner les formes, déplace les lignes par son ancrage, son humour, son mélange de rugosité et de lyrisme. On comprend qu’il ait raflé Prix de la Jeunesse à Cannes, le Valois de diamant à Angoulême et, plus tard, le César du meilleur premier film : derrière les labels, il y a la sensation rare d’un cinéma qui sait d’où il parle et qui, surtout, ne prend pas ses spectateurs de haut, comme "En fanfare" que j'ai moins apprécié avec son regard très extérieur.
"Vingt Dieux", c’est peut-être cela, au fond : un film qui regarde la jeunesse rurale non comme un symptôme, mais comme une force en friche. Un western sans grande cavalcade finale, mais avec cette idée obstinée qu’au milieu des faillites, des exploitations vendues, des rêves ratés, il reste la possibilité d’un geste : faire du fromage, s’occuper d’une petite sœur, tenter – malgré tout – sa chance. Et ce “malgré tout”, chez Courvoisier, c’est déjà une victoire.