Sauver des vies pour donner un sens à la sienne

Rachel, Josh et leur fils unique Max (pas d'autre enfant prévu) quittent la ville pour habiter une grande maison en pleine campagne au bord d'un virage plutôt serré. Madame est psychothérapeute et épanouie dans son travail. Monsieur vient juste de passer à côté d'une promotion et déteste son travail. La famille semble heureuse et s'apprête à commencer une nouvelle vie plus calme et saine. Mais un soir, un terrible accident de voiture meurtrier a lieu sur la pelouse devant leur maison et va perturber leur vie tranquille. Josh en particulier semble ensuite obsédé par le drame, tandis que sa femme s'inquiète plus de l'éventuel traumatisme subi par leur fils. Alors que d'autres accidents se produisent, il se met en tête de sauver la vie des accidentés avant que les secours arrivent et son comportement inquiète de plus en plus sa femme.

Il reste encore la moitié du film après ça et je vous laisse la découvrir.

Sharp Corner est un film trompeur et surprenant qui réussit brillamment à déjouer nos attentes. Après la chanson enjouée (Mister Sun) du début qui laisse augurer d'une comédie, le film semble ensuite s'orienter vers un thriller classique proche de Photo Obsession de Romanek, avec un personnage gentil et effacé qui se révèle peu à peu un dangereux psychopathe. Mais c'est avant tout un drame familial et sociologique intense qui questionne les relations hommes-femmes, la virilité, la place de l'homme aujourd'hui. J'ai beaucoup pensé à Manodrome, même si les deux films ne se ressemblent pas formellement.

Le personnage de Josh est au coeur du film et même s'il n'est pas très expansif et bavard, se révèle d'une complexité vertigineuse.

Josh est un mari et un père idéal. Il est doux, gentil, bienveillant, compréhensif, avec sa femme comme avec son fils. Il approuve les décisions de sa femme en toutes circonstances en évitant les conflits, fait la vaisselle et la lessive, cuisine, couche son fils et joue avec lui, tond la pelouse, bricole dans la maison, accomplit son devoir conjugal quand madame le sollicite et s'efface sagement quand elle n'a pas envie. C'est un mari soumis qui semble à première vue heureux de l'être et de mener une vie bien tranquille, loin du tumulte et de la malbouffe de la ville. Mais des petits signes anodins apparaissent, bien avant le premier accident qui semble déclencher quelque chose chez Josh. Des petits signes auxquels on fait plus attention au deuxième visionnage et qui auraient dû alerter sur son état psychologique. Par exemple, il y a ce moment où au cours du premier dîner dans la nouvelle maison, Josh est ailleurs, l'espace d'un instant, alors que sa femme lui vante leur nouvelle vie. Les yeux dans le vague, le mari répond évasivement sans avoir entendu la question. Josh semble déjà hors du cercle familial et rêver d'autre chose. Il y a aussi la déco de la maison qui visiblement est celle de la femme - elle déballe des assiettes dont la couleur est en parfait accord avec celle des murs.

C'est madame qui visiblement prend les décisions dans le couple et de manière unilatérale. Elle parle d'un couvre-feu digital étendu à toute la famille quand elle retire la tablette à Max. Quand Josh suggère d'installer un parcours de golf derrière la maison, elle place la suggestion dans une liste, derrière la décoration de la chambre du gamin qui passe en priorité. Elle inscrit le gosse à des cours de taekwando sans en parler à son mari. Et on finit même par comprendre que la décision de quitter la ville a été entièrement prise par la femme. Les yeux dans le vague de Josh au cours du premier repas, ainsi que sa crainte de ne pas bien dormir sans les bruits de la ville sont très révélateurs. C'est un homme perdu - comme celui de Manodrome - qui ne sait plus où il en est ni à quoi il sert à part jouer les hommes d'intérieur sages et obéissants, qui se laisse dominer mais qui semble s'accomoder de cette passivité.

Mais Josh est un homme secrètement mal dans sa peau et dont le mal-être va se révéler avec les accidents brutaux qui vont réveiller quelque chose en lui. Les morts qui vont se succéder devant chez lui vont d'abord le hanter, puis lui révéler une macabre "vocation". Ne supportant plus de voir les gens mourir sur son gazon bien avant l'arrivée des secours, il va prendre des cours de secourisme, puis s'acheter un coûteux mannequin sur lequel il va pouvoir s'entraîner au massage cardiaque à la maison - à l'insu de sa femme qui ne se préoccupe que du TSPT supposé de leur fils.

Le film reste volontairement ambigu quant au traumatisme du gamin, ce qui permet de ne pas donner clairement le rôle du bon ou du méchant à un des deux parents. On comprend les motivations de chacun et ça donne un drame intense, complexe et profondément dérangeant.


Ben Foster est absolument prodigieux dans le rôle de Josh. Son absence de récompense aux Oscars est la preuve que cet évènement est une vaste fumisterie qui ne tient absolument pas compte du talent. Si c'était le cas, Foster devrait déjà avoir une dizaine de statuettes dorées sur ses étagères... Mais passons. Méconnaissable avec sa raie sur le côté, ses cheveux aplatis, sa grosse moustache, ses vêtements ringards, ses bourrelets et ses yeux de chien battu, Foster est un homme et un mari physiquement dépourvu de toute virilité ostentatoire, de tout sex-appeal, de toute séduction et a tout d'un gentil toutou castré. On l'imagine mal ayant des aventures extraconjugales. De plus, Foster l'a affublé d'une incroyable voix aiguë et enfantine à peine audible, à la fois apaisante et irritante tant elle s'écrase. Impossible de se disputer avec un mari pareil, il désamorce tout par sa voix, son regard et son sourire de chien fidèle. Il m'a beaucoup fait penser à Robin Williams et à son personnage dans Photo Obsession. Sur le fil, à la fois psychopathe et victime, il réussit à être inquiétant et touchant pendant tout le film.

C'est particulièrement intéressant que Jason Buxton ait choisi précisément cet acteur pour incarner un homme psychologiquement castré. En prenant Foster, concentré de virilité et de sex-appeal, il veut montrer le résultat d'une destruction, d'un travail de sape lent et à bas bruit d'un homme qui a peu à peu abandonné toute agressivité, a appris à se coucher, faire le beau ou le dos rond pour avoir la paix et éviter les conflits (le golf semble être son seul plaisir personnel, mais il lui est refusé). On n'a pas affaire pour autant à un homme qui fuit ses responsabilités et se repose commodément sur sa femme. Il travaille, s'occupe de la maison et de son fils, est fidèle à son épouse. On ne peut rien lui reprocher. Il est juste ailleurs, éteint, en dormance; un homme domestiqué, en cours de féminisation et d'infantilisation.

Adoptant une démarche, une gestuelle et une voix subtilement efféminées, Foster fait une énorme et très troublante composition. Si on le compare à son Charlie Prince flamboyant de 3h10 pour Yuma, le choc est rude. Impossible de penser que c'est le même acteur qui joue les deux rôles.

L'actrice qui joue le rôle difficile de sa femme est tout à fait à la hauteur de Foster et c'est un exploit admirable. Grande, belle, fine, élégante, sûre d'elle et froidement sexy, elle est l'opposé de son mari, jusque dans sa voix grave. Le contraste est saisissant entre le regard de chien fidèle de Foster et celui dominateur et scrutateur de Cobie Smulders qui rappelle le regard impitoyable de miss Ratched. La soumission de son mari lui est acquise, elle ne lui passe rien et le récompense comme un animal de compagnie. Il y a une scène remarquable au début du film où, en pleine séance de yoga, elle a envie de faire l'amour. Elle fait signe à son mari de venir et celui-ci s'approche d'elle à quatre pattes, l'air surpris (ça n'arrive pas souvent), tel un chien tout heureux de l'aubaine qui obéit à sa maîtresse. On s'attendrait presque à le voir frétiller de la queue (excusez l'image). C'est à la fois drôle et dérangeant, parce qu'on sent déjà confusément qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans ce couple. Il y a une réplique intéressante et révélatrice sur les rapports entre Josh et Rachel. Poussé à aller voir un psy par sa femme, Josh dit : "Rachel dit que j'ai une personnalité défensive. Je lui dis que c'est parce qu'elle a une personnalité offensive."


J'en viens à ce que j'apprécie le plus dans ce film - en dehors de la performance démente de Foster : son ambiance. Buxton a remarquablement utilisé les codes du thriller psychologique et même du film d'horreur pour raconter un drame familial et faire le portrait cruel et d'une grande précision psychologique d'un homme perdu et en quête de sens. Dès les premières images, il installe une tension palpable et implacable qu'il ne relâchera PAS UNE SECONDE, ce qui est très rare pour un film de presque deux heures. Buxton ne nous offre aucune bouffée d'oxygène ou de légèreté. On accompagne en apnée cet homme malheureux qui subit humiliation sur humiliation sans jamais broncher et se départir de sa douceur et cherche juste un moyen de se sortir de son enfer intérieur.

Buxton utilise intelligemment les codes du film de psychopathe auxquels on est habitués : on croit connaître ce Josh docile, qui encaisse, encaisse et encaisse encore et dont on attend impatiemment l'explosion. Mais le réalisateur prolonge le malaise et déjoue nos attentes jusqu'à une (non) fin totalement surprenante mais parfaite. Sharp Corner est un film à combustion lente, comme son antihéros. L'humour y est omniprésent, aussi noir que l'atmosphère, principalement à travers le jeu de Foster et l'endurance hors du commun de son personnage face à l'adversité. La scotchante scène du premier accident réussit à être à la fois extraordinairement violente et drôle, avec ce pneu qui traverse la baie vitrée et la salle de séjour pendant que Le couple est en plein coït. La tête de Foster est inénarrable.

La musique au parfum wagnérien (Marche funèbre de Siegfried), très sobre et basée sur des accords de cors graves, brefs et répétitifs, joue un rôle très important dans l'ambiance funèbre et anxiogène du film. Rare, jamais ostentatoire et entièrement au service de l'ambiance, c'est un score vraiment exemplaire.


Visuellement, Sharp Corner est une splendeur. Buxton a remarquablement utilisé l'architecture de la maison, notamment les grandes baies vitrées de la salle de séjour qui transforment les accidents de voiture en spectacles nocturnes macabres et étrangement fascinants. Le dernier quart d'heure quasiment muet est un chef-d'oeuvre esthétique et atmosphérique. La pluie qui scintille sur les vitres, la maison vide plongée dans l'obscurité seulement éclairée par le lampadaire à l'extérieur, le silence pesant, Josh fixant le virage, attendant fébrilement l'accident, créent un des plus grands moments de tension et de beauté macabre que j'ai pu voir et qui restera certainement gravé dans ma mémoire.

Sharp Corner est un film vraiment original, intelligent, surprenant et totalement envoûtant, avec une hallucinante performance de Foster. Ça ne court pas les rues de nos jours.

Créée

le 19 sept. 2026

Critique lue 19 fois

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