Spoilers.
<i>Le Sorgho rouge</i> se présentait comme un film formaliste, et <i>Épouses et concubines</i> comme un film conceptuel. <i>Vivre</i> prend lui les habits plus traditionnels du film romanesque, mêlant aisément tragédie et burlesque, se montrant plus intimiste aussi (collé à l’intimité de la famille, évitant les grands évènements publics), quand bien même l’ensemble bénéficie toujours des talents graphiques de l’auteur (mais que sa sobriété nouvelle, son naturalisme latent ici, rendent à la fois plus discrets et plus impactants). Comme chez ses collègues d’alors, Zhang flirte parfois avec l’académisme (par le goût des reconstitutions, par la musique à présent datée, dans les moments larmoyants d’émotion un peu faciles aussi), mais l’ensemble est constamment relevé de belles idées de cinéma, qu’elles soient fières et claironnées (la toile percée, la découverte des soldats) ou plus amples et intuitives (toute la mise en scène spatiale et lumineuse autour de cet ami maudit qui vient rendre visite en pleine nuit). Il est aussi troublant de constater la proximité de ce film avec <i>Le Cerf-volant bleu</i> (Tian Zhuangzhuang) et<i> Adieu ma concubine</i> (Chen Kaige), sortis quasiment la même année, et qui racontent peu ou prou la même histoire : un noyau de personnages qui tente de tenir face au poids grandissant du pouvoir communiste, jusqu’à ce que la révolution culturelle les brise tout à fait. Ici segmentée par étapes (comme dans une fable, à chaque décennie, le contexte politique provoque un irrémédiable malheur), cette progression narrative diffère dans <i>Vivre</i> par l’absence assez flagrante d’une vraie fin (d’une rupture, justement), donnant du coup l’impression que le film pousse ses personnages à “continuer à vivre malgré tout”, induisant un curieux bilan “bon an mal an”, comme si la Chine entière avait passé des moments difficiles malgré ses égarements historiques, mais que la réconciliation était actée… Malgré cette gêne, il reste un grand et ample plaisir de cinéma populaire, et toujours la même surprise : que ces films de la cinquième génération (malgré les censures ultérieures qu’ils subirent – deux ans d’interdiction de tourner après celui-ci) aient pu être produits par un régime qui venait de réprimer Tian’anmen.
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