La Terre est une décharge. Pas métaphoriquement. Littéralement : des tours d'ordures compressées qui s'élèvent jusqu'au ciel, une atmosphère irrespirable, le silence absolu d'une planète que l'humanité a quittée après l'avoir épuisée. Et dans ce décor de fin du monde, un petit robot continue de travailler. Il trie les déchets, il compacte les ordures, il range ce que personne ne viendra jamais récupérer. Il le fait depuis sept cents ans. Il continuera demain.
Andrew Stanton ouvre Wall-E sur vingt minutes de quasi-silence, sans dialogue, presque sans mots, et accomplit quelque chose que peu de cinéastes osent tenter dans un film d'animation grand public : il fait confiance à l'image seule pour tout dire. Chaque geste de Wall-E, chaque objet qu'il collecte et examine avec une curiosité émerveillée, chaque soir qu'il passe à regarder des extraits de Hello, Dolly! dans sa caravane, construit un portrait d'une solitude absolue qui n'a rien de mécanique. Ce robot sans voix est plus humain que la plupart des personnages humains qu'on voit au cinéma. Et c'est exactement le paradoxe que le film va passer les quatre-vingt-dix minutes suivantes à explorer.
Parce que les humains, eux, ont changé. Sur l'Axiom, ce vaisseau spatial qui les héberge depuis des générations en attendant que la Terre redevienne habitable, ils sont devenus autre chose. Immobiles dans leurs fauteuils volants, les yeux rivés sur des écrans qui leur parlent sans arrêt, incapables de marcher, incapables de regarder autre chose que ce qu'on leur montre, incapables de se toucher sans que ça soit un accident. La technologie censée les servir les a dissous. Elle a pris en charge tout ce qui demandait un effort, et sans effort, sans friction, sans résistance, quelque chose d'essentiel s'est atrophié. Pixar dessine ces silhouettes molles et déconnectées avec une brutalité visuelle qui tranche avec la douceur habituelle du studio, et cette brutalité est nécessaire parce qu'elle est vraie, parce qu'elle ressemble à quelque chose qu'on reconnaît, pas encore mais déjà un peu.
Wall-E arrive sur ce vaisseau comme un corps étranger, comme un rappel de ce que le monde était avant d'être géré. Il ne comprend pas les règles de cet endroit. Il touche les choses, il s'arrête devant ce qui l'intéresse, il suit EVE non pas parce qu'un algorithme le lui dit mais parce qu'il en a envie. Et cette liberté primitive, cet entêtement à exister selon ses propres désirs plutôt que selon les besoins du système, va déclencher une réaction en chaîne que personne n'avait prévue. C'est un robot qui va réveiller l'humanité. L'ironie est totale et Stanton la porte sans jamais l'appuyer, la laissant agir dans le film comme une évidence qu'on finit par voir soi-même.
La scène de la danse dans l'espace est peut-être la plus belle de tout le catalogue Pixar. Wall-E et EVE qui flottent ensemble dans l'immensité noire, bercés par la mélodie de Hello, Dolly!, deux machines qui font quelque chose que personne ne leur a demandé de faire, quelque chose qui ne sert à rien, qui n'est pas dans leur programmation, qui existe simplement parce qu'ils en ont envie. C'est une scène sur la légèreté, sur le désir d'être plutôt que de fonctionner, et elle touche si fort précisément parce qu'elle est incarnée par des robots dans un film qui parle de la façon dont les humains ont oublié de faire exactement ça.
Ce que Pixar réussit ici, et ce qui fait de Wall-E autre chose qu'une fable écologique de plus, c'est de ne jamais séparer la critique du sentiment. Le film dénonce et il émeut simultanément, dans le même plan, avec les mêmes personnages. La dégradation de l'humanité n'est pas montrée avec mépris mais avec une tristesse profonde, comme on regarderait quelqu'un qu'on aime se perdre dans quelque chose qui le diminue. Et Wall-E lui-même, avec ses grands yeux expressifs, sa façon de collecter des bribes de culture humaine comme des trésors, son amour tenace et patient pour EVE, est la preuve que le film n'a pas renoncé à l'humanité. Il la cherche là où elle a disparu, et il la trouve, enfouie sous les couches de confort et d'indifférence, toujours là, toujours possible.
La fin arrive comme une respiration. La Terre qui reverdit, les humains qui retrouvent leurs pieds, une plante qui pousse dans une botte de travail. Ce n'est pas une résolution triomphante. C'est un début fragile, une possibilité, quelque chose qui pourrait encore basculer dans un sens ou dans l'autre. Stanton ne promet rien. Il montre juste qu'une graine a survécu, et que c'est peut-être suffisant pour recommencer.
Wall-E est sorti en 2008. Depuis, les écrans ont proliféré, les fauteuils sont devenus plus confortables, les algorithmes plus attentionnés, les corps un peu moins habitués à l'effort. Le film n'a pas vieilli. Il a seulement pris de l'avance.