On peut résumer Whisky par la consigne qu'un photographe donnerait en Amérique du Sud :
Dites “Whisky” ?
"Whiskyyyyy !"
Et hop, on sourit devant l'objectif. Le mot qui fait relever les coins de bouche, même quand on n’en a pas l’énergie. Et le film, précisément, regarde ce moment : un sourire que l'on demande, mais que l'on ne vit pas vraiment.
On est à Montevideo, dans une petite usine de chaussettes : un monde de néons, de machines, d’horaires, de gestes répétés, où le patron, Jacobo, porte sa vie comme comme il peut, et ça se lit sur son visage : serré, fermé. Marta, une employé, travaille dans cette fabrique, irréprochable, presque invisible par excès d’efficacité et on comprend très vite que l’intrigue n’est pas "ce qui arrive", l’intrigue c’est ce qui n’arrive jamais : rien ne dépasse, pas un seul un mot ne déborde, pas une demande, ni une vraie discussion. Et pourtant, tout est vivant.
Puis le frère, qui a réussi, revient du Brésil pour voir son frère, Jacobo. Et avec lui revient une tension très banale et très toxique : la comparaison. La comparaison entre celui qui a réussi là-bas et celui qui est resté ici, qui a une vie "banale", dans une fabrique "banale". Alors Jacobo se sent obligé d’afficher une vie présentable, une normalité qu'il décide d'habiller. Alors il trouve une solution : Marta, son employée, jouera son épouse. Pour rendre tout ça moins "banal". Ça pourrait lancer un mécanisme comique classique. On choisit la bonne tenue pour poser ensemble sur la photo de groupe et on prononce le mot "Whisky", pour faire face à ce qu'on ne vit pas vraiment. Et film s’accroche à cette idée : le sourire existe, on le voit, on entend presque l’effort qu’il coûte, puis il retombe et tout le monde continue comme si de rien n’était.
Et le moment le plus cruel arrive quand le film offre ce qu’on appelle d’habitude "une respiration" : ce trio part à Piriapolis, dans un hôtel, au bord de la mer hors saison, le décor qui promet des vacances. Là où beaucoup de films forceraient une scène romantique, comique, dramatique, Whisky montre quelque chose de beaucoup plus embarrassant et de beaucoup plus vrai : des heures à occuper, des corps qui ne savent pas où se mettre, des conversations flottantes et laisse seulement les personnes, avec leur maladresse, leur fatigue, leurs désirs mal formulés.
C’est drôle, parce que tout est sec, en retenue, cadré au millimètre et pourtant on rit souvent. On rit parce qu’on reconnaît la politesse comme stratégie, l’économie de mots comme armure, la photo comme preuve ("Whiskyyyyy"), la normalité comme costume qu’on enfile devant les autres. Et quand on sort du film, on a moins l’impression d’avoir "suivi une histoire" que d’avoir passé du temps avec des êtres qui tentent, à leur manière, de ne pas se ridiculiser en vivant.
Bref : si on aime les films qui n’expliquent pas, qui observent, les films qui font rire sans tout souligner et qui laissent la mélancolie s’installer sans musique, les films qui savent qu’un mot prononcé pour la photo peut résumer une vie entière, Whisky est un petit bijou. On le regarde et ensuite on se surprend à y repenser, comme à cette fameuse phrase qu’on n’a pas dite au bon moment.