Internet, à la suite des récits que les premières sociétés humaines se transmettaient à l'oral, à la suite des grandes épopées fondatrices des premières grandes civilisations, à la suite des différentes formes d'écrits qui ont accompagnées les nations et leurs peuples dans leurs évolutions sur un socle commun, à la suite de toute la variété des arts narratifs que l'humanité à imaginé pour sa distraction, littérature, théâtre, cinéma, a de façon assez logique et prévisible, été le terrain vierge à défricher d'une continuation à la création de fiction.
Depuis quelques temps, avec une notable accélération ces derniers mois, on voit poindre sur nos grands écrans, des films inspirés de concepts, voire réalisés par des créateurs issus de cette terra incognita qu'est l'imaginaire des enfants du net. Outil plus accessible que le cinéma, moins élitiste que le théâtre ou la littérature, qui leur a permis de s'exprimer dans la fiction et pour certains aujourd'hui d'attirer l'attention d'une industrie de la fiction en pleine crise existentielle, le cinéma.
Si dans un premier mouvement, des cinéastes ou des studios, ont tenté d'adapter avec leurs recettes habituelles, des idées qui avaient connues le succès sur la toile, pour des résultats souvent décevants, rarement mémorables. Il est vite apparu qu'il serait peut-être plus judicieux de laisser le soin aux créatifs à la genèse de ces nouvelles histoires, d'assurer la transition vers le cinéma. D'autoproductions soutenues par des financements participatifs permis par les communautés fidèles de ces créateurs, jusqu'aux studios plus installés dans l'économie du médium cinéma qui décident de débloquer des budgets et de les confier à ces mêmes créateurs, une nouvelle économie, une nouvelle approche de la création fictionnelle sont en train de naître. Ceci, à défaut de pouvoir à cet instant être analysé en profondeur, à défaut d'avoir assez de recul pour juger de la pertinence d'explorer cette voie pour le cinéma, demeure pour le moins passionnant à observer.
Bon maintenant parlons du film de Wil Aime, je ne vais pas vous faire l'injure de vous faire croire que le quinquagénaire qui écrit ces lignes connaissait cette figure majeur de la fiction sur Internet, c'est faux. Tout comme je n'avais jamais entendu parler de Kane Parsons AKA Kane Pixels dont on attend ''The Backrooms'' avec fébrilité - spoiler alert pour avoir eu la chance de le voir en AVP c'est vraiment bien - pas plus que le nom de Curry Barker à qui l'on doit le très bon ''Obsession'' ne m'était familier ni davantage le créateur derrière ''Iron lung'' dont les qualités sont là, malgré des petites réserves mais que j'impute volontiers à un vrai manque de moyens. Tout ça pour dire que je ne juge pas à partir de la notoriété qui serait celle de Wil Aime en amont, ni sur la qualité de ses travaux précédents, mais uniquement sur ce qui m'est proposé là avec ''Who''.
On va être gentil et faire dans l'euphémisme, on ne tient pas le film de l'année. Le pitch rapidement - et oui personne n'avait plus utilisé cette expression depuis Thierry Ardisson dans son talk-show des années 90 ''tout le monde en parle''- plusieurs criminels, chefs de gangs, bandits sont réunis pour une réunion, l'un d'eux manque à l'appel appréhendé par la police suite à une dénonciation qui vient d'un des autres participants. Qui est la balance ? C'est simple, ça a déjà fait ses preuves, il ne reste qu'à faire l'essentiel du cinéma, de la mise en scène, de la caractérisation de personnages, de passer pour cela par une écriture de scénario millimétrée.
La mise en scène ? Inexistante, sans idées, convenue. Paradoxale venant d'un créateur issu d'un médium qui a pour dessein de dynamiter le vieux récit à la papa. Plus embêtant à mon sens, oublier ou négliger la première loi de la mise en scène qui est selon la formule anglosaxonne de rigueur : ''Show don't tell''. On a pu à propos de films adaptés de pièces de théâtres parler de théâtre filmé pour, avec un peu de mépris, désigner ces adaptations pour le cinéma qui ne parvenaient pas à transcender l'oeuvre originale en s'emparant des possibilités et des libertés offertes par ce dernier, pour dire qu'à part avoir les acteurs sur une scène on les avait à l'écran mais que fondamentalement la mise en scène ne se distinguait pas. C'est un peu le sentiment qu'on éprouve ici. Je n'ai rien contre un petit coup d'œil dans le rétro, mais je croyais qu'on cherchait des nouvelles formes ?
De plus Wil Aime est si peu confiant en sa réalisation, qu'absolument tout est surligné, répété, expliqué, quand un élément entre en jeu, qu'importe sa nature, comme il ne faut rien attendre de la caméra et de sa chorégraphie, de son utilisation à des fins narratives, pour nous le faire comprendre, on passe par le dialogue, systématiquement. D'où des lignes de textes empesées, qui sonnent faux, peu naturelles vu le contexte où se déroule l'histoire.
La caractérisation des personnages ? D'abord il y en a trop, n'est pas Quentin Tarantino qui veut, et même lui il traite deux ou trois personnages comme étant ses principaux, les autres sont secondaires dans leur développements et sont justes les instruments du déroulé de l'histoire qu'il raconte. Wil Aime lui les traite tous sur le même plan, leur accorde la même importance, donc pour créer de l'identification, de l'empathie ou du rejet c'est compliqué. Le film parait avoir été pensé, conçu, filmé et au final montré comme le serait une série, qui dans chaque épisode se concentrerait sur un personnage, et c'est le cœur de ce qui ne va pas avec ce film, ce qui m'amène au dernier point le scénario.
Scénario qui en l'état actuel des choses, a soit omis d'écrire une fin à ce film, la question de savoir qui est le traitre n'est pas résolue, la preuve je vous dis la fin du film sans que cela constitue un spoiler. C'est con ! Imaginez si pour Rocky, on vous avait montré tout l'entrainement puis terminé, générique de fin, jamais vous ne saurez s'il a remporté ce putain de combat … Frustration j'écris ton nom.
Soit le film a été pensé comme une première partie et là c'est malhonnête, d'une part parce qu'en tant que spectateur si j'accepte de voir un film pensé à l'origine en deux volets, qu'au moins je sois averti. D'autre part parce qu'en agissant ainsi, il s'assure qu'une majorité de ceux qui ont vu la première partie veuillent avoir le fin mot de l'histoire.
Moi je passerai mon tour, si encore les atouts du cinéma avaient été présents, une belle photographie, des personnages remarquables, une vraie mise en scène de cinéma qui soit narrative, signifiante et assumée, si les dialogues marquaient le rythme comme le chapitrage d'un livre marque celui d'un récit, si on n'avait pas du supporter cette voix off continuelle qui venait encore nous réexpliquer ce qu'apparemment Wil Aime considère comme trop difficile pour nos pauvres intelligences, mais non.
Je continuerai à observer avec appétit, ce qui peut advenir de cette encore balbutiante collaboration entre septième art et créativité fictionnelle venue d'Internet, curieux d'y ressentir un vent de fraicheur, d'y découvrir de nouvelles formes, de grands talents, mais là le contrat n'est pas rempli.