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Qui est le film ?
Wicked - For Good est la seconde moitié du diptyque de Jon M. Chu. Cette nouvelle moitié n’a plus la naïveté du premier volet : elle hérite de l’histoire déjà fissurée, du pays déjà fracturé, et assume la charge la plus délicate, celle de transformer une amitié en champ de bataille idéologique. Son ambition affichée est de s'inscrire dans le hors champ de l'œuvre de 1939 et raconter comment un monde se recompose en construisant des monstres, et comment deux femmes tentent de survivre à cette opération.

Que cherche-t-il à dire ?
Wicked - For Good est un film sur la rupture et la tentative de réparation d’une amitié devenue champ politique. Là où la Part One s’attachait surtout à l’enchantement, à la formation du lien et à la découverte d’Oz par deux jeunes femmes encore préservées des fracas politiques, cette suite transforme la relation entre Elphaba et Glinda en une fracture qui cristallise les grandes questions du conte réécrit. Elphaba y devient l’archétype du bouc émissaire et Glinda, celle de la Bonne qui découvre trop tard que les paillettes ont un prix.

Par quels moyens ?
Cynthia Erivo et Ariana Grande font de leur histoire commune l’axe dramatique. Le film n’est pas seulement la chronique d’une « montée en pouvoir », c’est aussi l’histoire de deux femmes qui se sont vues avant que la scène sociale ne les instruit. Leur regard muet sur la piste de danse est la preuve que l’enjeu n’est pas idéologique au départ mais relationnel. Ce qui rend la déchirure atroce, c’est que la société intervient ensuite et politise ce qui, au départ, était intime : Elphaba se trouve assignée à la figure de « wicked » ; Glinda, occupant un rôle de star institutionalisé, devient complice malgré elle.

La lecture du Wizard (Goldblum) en huckster autoritaire est l’un des choix les plus pertinents mais aussi les plus maladroit du film. Le Wizard devient parabole du populisme performatif. Il vend du confort, il manufacture la vérité et il instrumentalise l’image. Le numéro « Wonderful » éclaire cette mécanique : texte léger, vernis spectaculaire, sentiment d’oubli moral. Le film montre, assez frontalement, la manière dont une foule accepte une narration rassurante et comment l’État-fiction peut éliminer la dissidence en la transformant en folklore.

Alice Brooks (directrice de la photographie) et l’équipe production design amplifient la dichotomie entre l’éclat collectif (la Cité d’Émeraude politisée, les décors officiels) et l’intériorité d’Elphaba isolée. Les cadres alternent plans larges quasi-théâtraux et gros plans tactiles sur des visages. Le film tente de concilier la vocation « spectacle » et la nécessité de l’intime. Ce va-et-vient est parfois la plus grande réussite visuelle du film : rendre visible la force d’une foule tout en montrant la vulnérabilité du dissident.

Vient ensuite la manière dont le film pense ses numéros musicaux. Dans « No Good Deed », Elphaba transforme sa blessure en manifeste : la caméra bascule, les ruptures d’échelle s’enchaînent, le chant devient architecture de colère. À l’inverse, « The Girl in the Bubble » fait de Glinda une image, la star contenue dans une bulle, offerte à la foule et prisonnière d’elle. Le film réussit à faire de ces séquences des scènes de pensée. Le duo final « For Good » est le moment cathartique attendu et il fonctionne comme synthèse émotionnelle. La chanson scelle une mémoire partagée.

L’adaptation est l’autre champ de bataille. des limites dramaturgiques apparaissent lorsque la logique interne peine à suivre l’ambition mythologique. Le film crame des éléments obligatoires et ne les dramatise pas assez. Le deuxième acte souffre d’une double contrainte : satisfaire le canon, et résoudre l’arc affectif. Le premier triomphe, le second est parfois bousculé. Conséquences : certains retournements (trahisons, tours de force politiques) manquent de justification interne. Il y a des effets, peu d’architectures psychologiques qui leur donnent poids. Quand une scène veut dire « voici pourquoi X agit », on perçoit trop souvent la colle scénaristique plus que l’émergence logique.

D’où le prochain mouvement, celui des origin stories des compagnons. Leur présence est compréhensible mais trahit un réflexe : justifier ce qui, dans le conte original, relevait de la pure énigme. À trop vouloir rattacher le Lion, le Tin Man ou le Scarecrow à des causes psychologiques, le film dilue sa puissance symbolique et perd parfois l’élégance du mystère. Le résultat est parfois un embrouillamini narratif qui dilue l’impact, mais ô combien jouissif de savoir.

Le film s’ouvre en revanche à des lectures contemporaines, notamment antispécistes, sans que celles-ci paraissent plaquées. Le lien Elphaba-Glinda est une forme d’amour non codé, non hiérarchisé. La couleur d’Elphaba devient stigmate politique et racial ; les animaux réduits au silence renvoient à la violence des régimes qui décident qui peut parler. Le film ne joue pas la carte du militantisme et ces lectures sont pleinement légitimes car elles aident à lire la transformation des personnages.

Où me situer ?
J’y vois un film sincère jusque dans ses faux pas, un objet qui avance avec la maladresse touchante de ceux qui préfèrent risquer. Les réussites sont nettes : la fracture émotionnelle au cœur du récit, la direction d’actrices qui donne chair à l’allégorie, les numéros pensés comme scènes de pensée, le Wizard en démiurge politique et la continuité orchestrale. Les failles existent aussi : l’obligation de coller au canon surcharge la narration, certaines trajectoires dramatiques manquent de fondation, Domingo n’a pas l’espace qu’il mérite et les nouvelles chansons oscillent face à l’héritage qu’elles convoquent. Quant à l’ambivalence politique, elle divise : pour certains, c’est un geste de nuance ; pour d’autres, une prudence qui ressemble à une hésitation.

Quelle lecture en tirer ?
For Good raconte l’histoire d’un monde qui cherche un coupable et trouve une femme qui refusait d’être vendue. Son intelligence tient à la manière dont les scènes s’éclairent mutuellement. Ce que le film montre, finalement, ce n’est pas la chute d’une amitié mais la naissance d’une conscience, celle qui comprend que les récits collectifs peuvent écraser les individus, et que survivre consiste parfois à refuser la version officielle.

cadreum
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le 21 nov. 2025

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