Zabriskie point a la simplicité d'une fable : un jeune homme rencontre une jeune fille, ils se plaisent, et voilà.
Nous sommes en 1969, et le film est dans l'air du temps.
En apparence, tout du moins.
Cela commence par une pellicule portée à l'incandescence. Mais peu à peu les tons orangés se refroidissent, et on se retrouve au sein d'une discussion entre étudiants lors d'une grève. Si on joue à trouver la scène prémonitoire qui résume le film, nul besoin d'aller plus loin. La contestation est brûlante, mais son excès de théorisation allant avec la refroidit.
Ainsi Antonioni épouse, par la simple vertu d'une couleur, la posture de son héros.
Car son héros est un rebelle, aucun doute là-dessus. Mais lui n'a pas de cause. S'il est prêt à mourir, peu lui importe pourquoi, tant que ce n'est pas d'ennui. Il le dit lui-même, il était imbuvable en cours. Mais ce n'est pas une posture. C'est un état d'esprit. Au commissariat, quand un policier lui demande son nom, il répond Karl Marx, déclenchant les rires des jeunes arrêtés. Mais s'il se réclame bien d'un Marx, ce serait plus Groucho que Karl : "De quoi qu'il s'agisse, je suis contre." D'ailleurs, sa pochade avec l'avion repeint ressemblera plus à une blague absurde qu'à un étalage de conviction.
Le monde ne lui convient pas, mais il ne se sent pas la mission de le changer. Il cherchera juste à mener son existence comme il l'entend.
On peut y voir une posture bien plus subversive qu'un simple manifeste. Où y voir l'aboulie d'un petit con, c'est selon.
Mais Antonioni répond : dans une belle séance avec Paul Fix, il montre la faillite d'une Amérique profonde, éreintée sans même qu'elle sache pourquoi.
C'est donc le segment avec Daria qui explique la position d'Antonioni, mieux que les discussions étudiantes qui n'ont d'ailleurs pas grand sens. Daria est une employée modèle, mais son existence ne la satisfait pas. Elle erre dans le pays en cherchant à donner un sens à celle-ci, et il faudra la rencontre avec Mark pour qu'elle imagine le trouver.
Zabriskie point se situe très loin du manifeste hippie qu'il a l'air d'être, de prime abord. Parce que la relation de Daria et Mark est condamnée, d'emblée. L'environnement impose sa stérilité, faisant un contrepoint à la fougue de l'amour. Chez Antonioni, on est en vase clos, l'espoir n'est pas une option.
D'ailleurs, Daria restera dans la dernière partie une silhouette mutique. S'il y a condamnation, elle ne peut être que silencieuse. Après tout, qui l'écouterait? Ainsi, si elle rêve d'une catharsis explosive, elle ne fera rien de plus que se détourner de son ancienne vie.
Finalement, si Mark refusait toute théorisation, il aura au moins eu une disciple.
Zabriskie Point n'est pas le film de la révolution, de la rébellion. C'est le film du renoncement, de la résignation.
L'Amérique n'y est pas un système à renverser. Elle n'est que la somme d'aspirations contradictoires. Ainsi la révolution des jeunes est vouée à l'échec : comment renverser ce qui n'existe pas?
Ainsi le soleil de Zabriskie point n'éclaire pas, il écrase. Les extérieurs oppressants ne s'opposent pas aux barreaux du commissariat, ils les complètent.
C'est un film entièrement désenchanté, un conte noir.
On se souvient de la fameuse phrase du Guépard : "Il faut que tout change pour que rien ne change."
Zabriskie Point n'offre même pas cette illusion.