A première vue, Baby Steps a tout du troll game. Le pedigree de ses auteurs abondant d’ailleurs dans ce sens : QWOP, GIRP et Getting Over It, des jeux pensés avant tout pour frustrer, qui font de la difficulté injuste et impondérée leur marque de fabrique, en se basant sur des contrôles aussi simplistes qu’ils sont approximatifs.
Autrement dit, on pourrait dans un premier temps se dire que Baby Steps, c’est une blague de streamers, une démo dont on ne verra jamais le bout, ou l’achat compulsif qui tiendra à peine une heure avant que l’on passe à autre chose.
Sauf que Baby Steps est finalement bien plus maîtrisé et beaucoup moins punitif que ses aînés. La mécanique est simple, il faut marcher en utilisant les gâchettes pour lever les jambes correspondent, et opérer une bascule du poids avec le joystick gauche. Simple, mais pas dénué d’intérêt, avec une technicité que j’aurais bien du mal à expliciter tant elle relève du feeling et de la mémoire musculaire. Ainsi, si on se casse les dents sur les premières lignes droites, on aura tôt fait de choper la rythmique pour gambader allègrement dans les différents biomes proposés.
L’objectif est principalement d’aller vers le haut, avec ce que cela comprend d’embûches : poutres à traverser, escaliers à trous, passerelles bancales et autres pentes glissantes parsèment votre route, mais il n’existe pas vraiment de murs infranchissables. Car le monde de Baby Steps est très ouvert, et permet le plus souvent d’emprunter des itinéraires bis pour arriver au point désiré. Ici pas de carte, de menus ou autres fioritures superfétatoires, vous n’avez que vos deux petons et vos yeux pour avancer. Et pour peu que vous fassiez comme moi, et fassiez beaucoup l’impasse sur les à côté qui sont pléthores et vraiment désespérant de difficulté, vous atteindrez rapidement une sorte de complétude zen dans votre périple.
A l’instar d’un Death Stranding réduit à son minimum, l’errance de Nathan dans un territoire vierge de toute mission ou HUD relève en effet de la méditation relaxante. Gauche, droite, gauche, droite,, pas de côté, enjambée, gauche, droite… Une rythmique s’installe et vous pousse à continuer, alors que la bande-son faite de bruitages environnementaux commencera tout juste à être agaçante lorsque vous progresserez à la soundbox suivante.
Et voilà que l’on me propose de passer un rail au-dessus d’un précipice qui me ramènerait dix minutes en arrière. Mais que vois-je au loin? Un pont tout ce qu’il y a de plus solide? Vais-je aller chercher la sûreté quitte à perdre un peu de temps en route, ou aller au plus court et risquer d’en perdre encore plus? Les choix de ce genre sont légion, et je me dois de vous prévenir que vous allez parfois amèrement regretter d’avoir joué au casse-cou. Mais lorsque vous réussissez enfin à franchir un obstacle retors, quelle satisfaction ! La même sensation que de tomber Ornstein et Smough !
C’est là-dessus que Baby Steps repose, cette balance perpétuelle entre l’amour et la haine basée sur un concept de coin de serviette mais traité avec sérieux dans le level design et le game design. Les contrôles sont en réalité précis, et la plupart des gamelles viendront d’un manque de patience du joueur qui a voulu avancer trop vite à défaut de trop sûrement. La réelle difficulté, et déboire principal pour les détracteurs, vient réellement des punitions infligées au joueur qui s’est planté. Mais l'œil avisé aura tôt fait de repérer les conséquences d’un échec avant de s’engager, et de mesurer la sagesse d’une telle décision. Bennett Foddy et ses comparses appliquent la philosophie de John Hammond : “Je ne blâme pas les gens pour leurs erreurs, mais qu’ils en assument les conséquences”.
Une expérience comme celle-ci aurait pu se passer d’un enrobage, mais là aussi la notion de troll revient forcément en tête. Nathan, que nous incarnons, est un trentenaire gras et asocial qui parasite le canapé de la cave de ses parents. Si les premières rencontres dans ces terres vierges jouent du malaise de notre anti-héros, incapable de communiquer et s’engageant contre son gré dans des impasses communicatives, on aura tôt fait de comprendre l’humour graveleux qui va jalonner notre aventure.
Et là-dessus Baby Steps ne s’arrête devant rien pour faire dans le potache, nous balançant des pines d’âne en gros plan, pissant sur la caméra et insultant notre gros loser de personnage. On pourrait craindre une irritation pour quiconque a passé le stade adolescent alla American Pie, mais l’apparente gratuité de l’ensemble va dévoiler des facettes plus intéressantes. Outre une écriture et un voice acting complètement conscients de l’aberration des situations et de ce qui est raconté, les échanges aléatoires vont peu à peu nous immiscer dans les méandres tumultueux de l’anxiété sociale de Nate.
Pression du groupe, mensonges pour ne pas contrarier l’opinion, acquiescement automatisés, inadaptabilité du langage dans un nouvel environnement, bégaiements… Nate est une ruine émotionnelle dès lors qu’il doit échanger avec quelqu’un d’autre. Et si Baby Steps semble démarrer comme une parodie de jeux comme Celeste ou la cohérence ludo-narrative s’appuie sur une ascension au propre comme au figuré, la sincérité du propos commence à poindre sur la longueur, jusqu’à un final très mignon (avec toujours des bites à l’air, mais soit). Inattendu.
Baby Steps est donc une bonne surprise. Il m’aura fallu une dizaine d’heures pour atteindre le générique, mais qui veut tenter la complétion peut au moins escompter le triple en termes de durée de vie. C’est une expérience pas aussi radicale que ce que l’on voudrait nous faire croire, et qui permet à chacun de tracer son propre sillon, et d’ainsi doser la difficulté comme il le sied. Et ce sans passer par des menus, mais juste avec deux joysticks et deux gâchettes.
Alors si, entre Silksong et Hades II, vous trouvez un peu de temps pour un voyage aussi contemplatif que grossier, aussi rageant que plaisant, et aussi con que malin, tentez donc Baby Steps. En attendant, hooroo !