Baldur’s Gate 3 (2023) fait partie des rares jeux qui tirent l’industrie du jeu vidéo vers le haut. Pour prétendre à cela dans un marché saturé par des dizaines de milliers de propositions chaque année, il faut être sacrément solide sur ses appuis et offrir le meilleur. Larian Studios a amplement mérité son titre de jeu de l’année 2023 en proposant cette aventure hors norme que j’ai terminée en 135 heures. Après Pillars of Eternity (2015), mon premier jeu du genre (terminé en 2016), Divinity : Original Sin – Enhanced Edition (2015, terminé en 2017) et Divinity : Original Sin II – Definitive Edition (lancé en 2024 mais malheureusement pas terminé), je ne pensais vraiment pas accrocher autant à la proposition. Contrairement à la majorité de ceux qui ont découvert le RPG au tour par tour couplé au jeu de rôle « papier » avec Baldur’s Gate 3, je peux affirmer, sans fanfaronner, que je fais partie de ce public de niche qui a roulé sa bosse sur ces jeux exigeants, longs, et qui demandent un investissement total du joueur. Et c’est précisément pour ces raisons que j’hésitais à m’y plonger… et pour ces mêmes raisons que je suis surpris de l’attrait soudain du grand public pour le genre.
Premièrement, il est à noter que la maniabilité sur console peut rapidement devenir un enfer, le nombre de menus et de sous-menus à gérer rend l’expérience utilisateur frustrante au joystick (moins à la souris fort heureusement). Deuxièmement, le volume d’objets dans l’inventaire au cours de la partie peut aisément dépasser la centaine. On ne va pas se mentir, vers la fin, c’est un cauchemar, surtout quand vous avez six ou sept personnages à équiper. Troisièmement, les combats à la manette sont quand même plus difficiles qu’à la souris sur ordinateur avec un système de roues des armes ou de capacités qui feraient passer l’ergonomie de Red Dead Redemption 2 (2018) pour fluide et limpide ! Comme dirait notre Hooper national : « c’est dire…l’ampleuuuuur du désastre ! »
Sans rentrer dans le détail des nombreuses mécaniques, relativement complexes, ni de la longueur importante du titre, deux aspects qui peuvent aussi rebuter le plus grand nombre, je reste espanté de voir Baldur’s Gate 3 atteindre une si large audience et, quelque part, insuffler une forme d’excellence, d’exigence et de qualité dans l’esprit des joueurs, à contre-courant des standards du jeu vidéo moderne en chute libre depuis quelques années. Tout est XXL dans Baldur’s Gate 3, et c’est la raison pour laquelle je vais me cantonner à un simple récapitulatif mettant en exergue les points positifs et négatifs du titre à destination de ceux qui auraient l’audace de plonger, un jour, dans cet univers envoûtant !
Points positifs :
- L’histoire et son ambition narrative : Totalement démesurée, pour ne pas dire tentaculaire, l’histoire propose une infinité d’alternatives. En effet, entre les quêtes principales et les secondaires s’entremêlent une myriade de décisions qui viennent changer le destin des Royaumes Oubliés. Contrairement à la majorité des jeux narratifs ou RPG, vos choix ont un impact sur vos personnages et la conclusion de l’aventure. Baldur’s Gate 3 est à la pointe en matière d’ambition narrative, c’est indiscutable.
- Mélange des genres : Le scénario est à cheval entre la fantaisie médiévale classique et la science-fiction de par l’aspect physique du belligérant principal rappelant par ailleurs Lovecraft et ses velléités. En ce qui me concerne, j’ai rarement vu cela dans un jeu vidéo ou dans une oeuvre quelconque. Au départ ça m’a un peu surpris car je craignais le manque de cohérence dans cet univers hybride puis, au final, tout s’imbrique parfaitement sans dissonance.
- Les choix : Vos choix peuvent faire basculer d’un côté comme de l’autre des pans entiers du scénario, vous pouvez aussi perdre des alliés, des membres de votre groupe. Il est possible de s’allier aux ennemis pour attaquer d’autres factions, il est possible de ne rien faire et laisser pourrir ou évoluer des situations sans interférer. Comme tout bon RPG, on peut résoudre des péripéties en exterminant l’adversaire ou en discutant afin de trouver une issue favorable et sans violence. Baldur’s Gate 3 vous donne une liberté sans commune mesure pour aborder des centaines de situations différentes au cours de l’aventure, c’est véritablement jouissif ! Mais rappelez-vous que tout choix aura ses conséquences et que ne pas choisir est une forme de choix. Cet aspect poussé à son paroxysme ici rend le deuxième run non seulement possible, mais presque obligatoire.
- La mise en scène : Elle bouscule les codes du CRPG en offrant un dynamisme certain rarement vu dans les codes du genre. Je vous l’ai rappelé en introduction, ce n’est pas mon premier titre du genre et je suis impressionné par la volonté de développeurs de transformer un jeu de niche en AAA accessible au plus grand nombre. Cela se traduit comment ? De nombreuses cinématiques avec le moteur du jeu, des dialogues sortant du cadre champs/ contrechamps, de superbes doublages (en anglais uniquement) et une technique irréprochable. Les développeurs ont cherché un rendu cinématographique pour leur jeu et c’est réussi selon moi. Attention, ce n’est pas non plus du Death Stranding ou du Metal Gear Solid.
- Le nombre de personnages jouables : Une galerie impressionnante de personnages peut être joués, en plus de la création de votre personnage au début de l’aventure. Chaque personnage possède un arc narratif complet à explorer pour tenter de changer le cours de la grande histoire. J’ai beaucoup apprécié Ombrecoeur, Karlach, Lae’zel, de par la diversité du gameplay mais surtout grâce à leur personnalité complètement différente. Isobel et Dame Aylin, injouables, mais dans une autre mesure : elles sont belles. Au-delà du décompte des personnages à jouer, c’est aussi les classes et spécialisations de chacun d’entre eux qui rend l’aventure Baldur’s Gate 3 complètement folle.
- Le nombre de sorts : Gargantuesque est le nombre de sorts et d’actions possibles. Ma barre d’action en bas de l’écran ressemblait à celle que vous avez dans certains MMORPG. Difficile de tout tester, difficile aussi de trouver une spécialisation tant les choix sont nombreux. Les mages et paladins/soigneurs sont les plus concernés par cette profusion. En jouant un personnage principal archer/voleur je n’avais pas tant de sorts que cela, idem pour les bourrins au corps à corps (Lae’zel et Karlach dans ma partie). Mais c’est très plaisant de voir de nouvelles possibilités tout au long de l’aventure. Bien évidemment, tous les sorts ne se valent pas, pas mal d’altérations d’état que je n’ai jamais joué car je privilégiais les frappes lourdes à la subtilité mais au moins, il y en a pour tous les goûts.
- La diversité du bestiaire : Tous les PNJ et ennemis du jeu sont uniques. Les ennemis, une fois tués, ne réapparaissent jamais. Cet état de fait est suffisamment rare dans les jeux vidéo pour être souligné. La diversité du bestiaire est ahurissante, c’est l’une des plus grandes qualités de Baldur’s Gate 3, sans hésiter. Idem, côté design, que ce soit les monstres, boss ou PNJ, tout est très réussi, esthétiquement de bon goût. Les armures sont belles, les personnages sont beaux, la diversité des visages est effarante, en plus d’être réaliste. En un mot comme en cent : sublime.
- La durée de l’aventure : Chaque acte pouvant être un jeu à part entière selon les normes actuelles de l’industrie. Trois actes qui pourraient presque être trois jeux, tant leur densité, leur rythme et leurs biomes diffèrent. Le premier est long, le plus plaisant dans le sens où c’est le tout début, la découverte, l’environnement végétalisé etc. Le second, le plus difficile à mon sens et le plus court. Et enfin, le troisième acte, long et doté de plein de rebondissements. C’est celui où les choix sont les plus déterminants. Il n’est pas forcé de passer plus de 150h sur le jeu, si vous optez pour un colossal tout droit en privilégiant les quêtes principales, vous aurez une fin de merde ou moyenne mais c’est envisageable pour la simple et bonne raison que la quête principale est moins difficile au global que les secondaires (niveau des adversaires plus faibles).
- Le nombre de quêtes et la qualité des quêtes secondaires : Ce point corrobore le précédent. J’ajoute le fait qu’elles sont toutes très bien écrites, intéressantes et jamais FedEx. Il est à noter qu’il est possible de rater une quête ou qu’elle se termine prématurément du fait d’un choix, d’une action réalisée dans un autre contexte. Oui, oui, je me répète mais tout est imbriqué dans Baldur’s Gate 3.
- Les relations entre les personnages (romances, conflits, amitiés, etc.) : J’ai entendu un tas de choses avant la sortie comme quoi les romances et les scènes de cul seraient omniprésentes au cours de l’aventure, qu’on peut coucher avec tout et n’importe quoi et que le jeu frise l’indécence sur cet aspect. Bon…bah j’ai dû louper un trucs les gars. Premièrement, mon personnage n’a développé qu’une seule romance avec Lae’zel au cours des 135 heures d’aventure. Pourquoi ? Car c’est la première à se rendre « accessible », si vous me permettez l’expression, au tout début de l’aventure. Ensuite, c’est la croix et la bannière pour Ombrecoeur où j’ai réussi en partie sa romance mais sans la conclusion attendu (j’ai dû louper des étapes dans le troisième acte). Il faut réussir pas mal d’étapes intermédiaires tout au long du jeu pour réussir la romance et se mettre en couple. J’ai aussi foiré ma sauterie avec Karlach, à l’acte 1, qui vous propose des galipettes alors que vous êtes potentiellement déjà lié à une autre femme. Il y a bien évidemment des propositions homosexuelles au cours de l’acte 1 ou 2 (Gayle, Wyll, Halsin) mais rien ne vous oblige à les accepter, puis la possibilité de faire des galipettes avec des elfes noirs (prostitués) dans l’acte 3 mais bon… encore une fois, vous acceptez ou pas et ce n’est pas une romance. Donc assez surpris par le discours ambiant très puritain au moment de la sortie du jeu, je n’ai pas eu l’opportunité de tout « défourailler » contrairement à ce que je pensais. Ah si, j’ai baisé l’Empereur, c’était à mourir de rire ! Côté conflits ou amitiés, c’est très profond également. Le jeu prend vraiment le temps de développer les personnages, leurs aspirations, leurs craintes ou doutes. Attention à vos propos ou actions vis-à-vis de vos compagnons car il est tout à fait possible qu’ils partent définitivement du groupe. Attention aussi aux inimitiés entre compagnons.
- La bande-son : Certains passages m’ont marqué comme la chanson qui se lance au moment du lancement du combat contre un adversaire infernal. D’autres mélodies sont entrainantes, ou discrètes selon les besoins. Au global, c’est un point fort du jeu car elles ne sont jamais dérangeantes mais moins marquantes qu’un The Witcher 3 (2015)
Points négatifs :
- Gestion de l’inventaire : Comme vu dans l’introduction de mon avis, la gestion de l’inventaire est laborieuse. Je ne pense pas qu’on puisse faire mieux honnêtement, dans un CRPG qui souhaite donner autant de libertés aux joueurs et qui offrent une profusion d’équipements, de sorts et d’utilitaires en tout genre. Peut-être qu’on aurait pu éviter la nourriture qui, au final, ne sert pas à grand-chose et automatiser le repos total au feu de camps.
- L’histoire principale : A certains égards, le scénario principal souffre parfois de la comparaison avec la richesse des quêtes secondaires, en particulier celles des compagnons. L’ensemble est noyé, parfois confus dans des ramifications tentaculaires et l’on ne sait plus très bien si on joue la quête principale des quêtes annexes. C’est un peu le bordel quoi.
- Peu de difficulté : A partir du troisième acte, je trouve qu’on roule littéralement sur le jeu. Le premier est difficile, il faut faire attention à nos actions, à nos prises de décision dans les combats car c’est le début, peu de sorts, sorts niveau 1, peu d’équipement… Puis passé l’acte 2, relativement difficile aussi si l’on n’est pas bien préparé, l’acte 3 est une promenade de santé. Tous mes personnages étaient niveau 12 (le niveau max de mémoire), j’avais de l’équipement légendaire en veux-tu, en voilà… les ennemis m’ont servi de paillasson pour essuyer mes bottes et je me suis gratté le fion avec leur colonne vertébrale.
- Fin brutale : Il y a tellement de fins possibles qu’il n’était pas possible pour les développeurs de trop s’appesantir sur l’une d’entre elles. Du coup, j’ai eu une fin très satisfaisante, ce n’est pas le problème ici, mais expédiée en deux ou trois dialogues et une cinématique relativement faiblarde. Heureusement, les développeurs rattrapent le coup avec un élément de gameplay ultérieur, je n’en dirais pas plus, afin de donner satisfaction à tout le monde et, surtout, d’assumer ses choix puisque cet élément de gameplay reflètera votre partie, et donc vos choix.
- Romance avec Ombrecoeur trop cryptique : Mon plus grand regret, ne pas avoir emballé la jolie Ombrecoeur… Aïe ! Mon cyber sex-appeal en prend un coup. Mon niveau de pucelage virtuel et IRL se maintient définitivement.
En conclusion, que dire ? Baldur’s Gate 3 est un « jeu monde », il y a tant à faire, tant à voir, tant à réaliser. La rejouabilité est folle tant les embranchements scénaristiques, les classes et sorts sont nombreux. Ajoutez la possibilité de « modder » le jeu de toutes les manières possibles et imaginables sur PC et vous avez, près de 3 ans après la sortie officielle du jeu près de 40 000 personnes actuellement sur le titre (Steam). La statistique est folle pour un jeu solo/coop d’un tel acabit tout comme l’ambition et la démesure du titre. Baldur’s Gate 3 est un chef d’œuvre, beaucoup d’aspects du gameplay, du game design, de l'écriture, de la réalisation technique ou esthétique plébiscitent cette appellation ampoulée mais qui lui revient de droit. Cependant, il ne plaira pas à tout le monde. Même si le genre s’est démocratisé grâce à Larian Studios, je reste convaincu qu’une majorité de joueurs pourrait ne pas adhérer à la proposition très chronophage, trop ambitieuse et parfois fastidieuse pour les joueurs sur console. Quoiqu’il en soit, je recommande ce jeu à tous les passionnés de fantaisie, de jeux de rôle « papier » ou virtuels. Un bel hommage et une preuve que l’industrie du jeu vidéo n’est pas complètement morte.