Il est toujours difficile de pondre une critique, de donner un avis lorsqu’on tombe sur une œuvre aussi unanimement appréciée que Clair Obscur Expédition 33. Le titre du studio Sandfall Interactive est clairement le jeu du moment, probablement le jeu de l’année 2025, et s’affirme comme l’un des jeux les plus marquants de ces dix dernières années. A peine sorti, Clair Obscur tutoie les sommets, les superlatifs employés par la presse professionnelle sont vertigineux, les influenceurs déversent leur torrent de louanges et la communauté des joueurs, toutes plateformes confondues, décernent à la production française la meilleure note jamais décernée à un jeu vidéo sur le site Metacritic avec la note de 9,7/10 (basée sur 15 000 utilisateurs). A titre de comparaison, The Legend of Zelda : Ocarina of Time possède une note de la communauté de 9,1/10 (basée sur 11 000 utilisateurs). Autant vous dire qu’il était pratiquement impossible de passer à côté de la production des Montpelliérains si vous vous intéressez de près ou de loin au monde du jeu vidéo. Si je vous dis cela, c’est parce que c’était en partie mon cas. J’avais connaissance de l’existence de ce titre, bien avant sa sortie, mais n’aimant pas plus que cela les RPG au tour par tour, je comptais tout naturellement passer mon tour. Mais l’engouement autour de la sortie du titre m’a fait dévier de ma trajectoire initiale au point de lâcher Resident Evil 4 Remake (2023).

Le premier contact avec Clair Obscur Expédition 33 nous met immédiatement dans l’ambiance du jeu avec une bande originale touchante composée par Lorien Testard, jeune compositeur, et portée par la gracieuse voix d’Alice Duport-Percier. Au titre « Alicia », bouleversant dans les menus, s’ensuit la non moins appréciée « Lumière » pendant la courte introduction. En l’espace de quelques minutes, on comprend que le voyage en compagnie de Gustave et Maëlle, que l’Expédition 33, ne nous laissera pas indemnes. Il va se passer quelque chose de fort avec ces personnages. La quasi-totalité des musiques composées par le jeune français font mouches, quand je pense à « Aline », le thème de Monoco ou de Gustave, ou encore « Une vie à t’aimer ». En un mot comme en cent : chef d’œuvre.


Bien évidemment, au-delà de cette BO de toute beauté et puissante pendant près de 50-60 heures, c’est aussi la direction artistique qui nous frappe. Techniquement sur PC, le moteur Unreal Engine 5 ne déçoit pas et les développeurs ne se sont pas contentés de reprendre des assets, ils ont cherché à créer un univers, une ambiance, une atmosphère qui leur soit propre. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer l’incroyable recherche artistique déployée dans la diversité des environnements que l’on croise au fil de notre expédition. L’effet de gigantisme, les décors époustouflants dans leur mise en scène, le dépaysement total rappellent, à certains égards, la folie des grandeurs et l’enthousiasme épique d’un Elden Ring. Les nouveaux moteurs graphiques à disposition des développeurs tels que UE5 permettent désormais à des petits ou moyens studios de rivaliser avec les entreprises à gros budgets. Autrefois, l’excellence technique et visuelle était réservée aux studios qui avaient les plus gros moyens financiers. La technologie et l’accessibilité du média avançant, c’est désormais terminé. Clair Obscur, et tant d’autres, incarne cet exemple parfait.

Vous me connaissez, le J-RPG au tour par tour, ce n’est vraiment pas ma tasse de thé. J’essaie régulièrement de m’y replonger (j’ai encore testé Final Fantasy VII ou Octopath Traveler récemment) mais la magie n’opère plus : l’ennui me gagne en quelques heures. Au début des années 2000, ce modèle passait encore, aujourd’hui, je manque de patience. Ce qui me rebute surtout, ce sont les combats aléatoires qui surgissent sans arrêt, l’obligation d’attendre sagement mon tour avant d’envoyer la moindre mandale et, pour couronner le tout, des scénarios identiques à base d’élus qui doivent restaurer l’équilibre du monde. Clair Obscur abandonne ces trois poncifs du genre pour délivrer un gameplay bien plus dynamique avec son système de parade et d’esquive. Il offre une histoire touchante sur des thèmes comme la mémoire, le deuil et la famille. Et enfin, contrairement à la plupart des jeux auxquels j’ai pu jouer, tout au long de mon aventure j’étais content d’affronter les ennemis sur la carte du monde ou dans les instances. Ces derniers sont visibles et n’apparaissent pas aléatoirement. L’alchimie de ces trois ingrédients parfaitement maîtrisés, couplé à une bande originale qui sublime l’action et l’histoire, le tout dans un environnement original et graphiquement abouti, vous obtenez un chef d’œuvre. Je ne dis pas qu’il s’agit du meilleur RPG de tous les temps, encore moins du meilleur jeu de l’histoire du jeu vidéo, non. Mais dans le contexte actuel d’une industrie qui part à vau l’eau, Clair Obscur propose une vision très personnelle du jeu vidéo (son scénario en témoigne) à un prix défiant toute concurrence : 35 € la version deluxe le jour de la sortie. Les émotions véhiculées par l’histoire, la musique et les personnages jouent énormément dans l’appréciation globale de l’œuvre mais même en réfléchissant à froid sur la place de ce titre dans l’industrie (son apport au média en 2025, son originalité intrinsèque, etc.), je reste désarmé face au message et à la sincérité du projet. Clair Obscur est le fruit d’une alchimie d’éléments interdépendants qui dépassent, qui transcendent toute critique « objective » pour livrer, au final, une œuvre authentiquement belle et, pour le coup, universelle. Ce mot-valise que j’ai appris à détester, pour des raisons éminemment politiques et philosophiques, retrouve ici sa grandeur : qu’y a-t-il de plus universel que l’amour, la famille, le deuil, la mort ?

En parlant de défauts, allons-y rapidement. Le troisième acte est un peu longuet. Même s’il ouvre sur une surprise de taille que je ne divulgâcherai pas, je comprends qu’un joueur ait envie de conclure rapidement à ce moment-là du jeu. Le système de parade/esquive dans les combats et punitifs et peut déranger les joueurs les plus occasionnels. Heureusement qu’un mode histoire permet de bénéficier de l’aventure en ôtant pratiquement toute la difficulté. Les menus en fin de partie deviennent un sacré bordel entre les « Luminas », les compétences et les armes à gérer. On l’a dit et je le répète à l’unissons, il aurait fallu un système pour sauvegarder des « builds ». Le scénario ne répond pas à toutes les questions qu’est en droit de se poser le joueur au fil de l’aventure. Enfin, j’aurais personnellement apprécié davantage de contenus ou d’activités annexes, au-delà des combats purement optionnels.

Pourquoi 10/10 si finalement Clair Obscur n’est ni le J-RPG du siècle, ni le jeu du siècle et qu’il possède, par-dessus le marché, quelques défauts ? Parce qu’il fait du bien à l’âme et au cœur. Parce que c’est Français aussi. C’est un jeu qui, pour moi, transcende son média d’où le retentissement colossal du jeu depuis sa sortie. Il raconte tant choses. L’histoire d’un jeune studio montpelliérains composés d’une trentaine de développeurs, d’un jeune homme seul dans sa chambre qui compose des musiques de jeu vidéo qu’il dépose ensuite sur SoundCloud, d’une chanteuse quasi inconnue du grand public à la voix angélique, d’une peintre qui orchestre un compte à rebours diabolique, de personnages noyés dans le deuil et le chagrin cherchant la lumière, d’un genre J-RPG dépoussiéré de ses scories et offert à autre chose que son public de niche, d’un jeu capable de plaire à tous sans nécessairement y imposer les idéologies nauséabondes du progressisme à toutes les sauces, en toutes occasions. Par ailleurs, Clair Obscur fait partie du regain de créativité française que j’observe depuis quelques années maintenant et dont le film Le Comte de Monte-Christo (2024) fait figure de proue. J’aimerais que des phrases telles que « Pour ceux qui viendront après », ne soient pas qu’une incantation vidéoludique. Les Français doivent s’en imprégner et s’en rappeler chaque jour que Dieu fait. Bref, pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, je dis bravo ! Merci Sandfall Interactive.

silaxe
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le 14 juin 2025

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