Influencé par Resident Evil, Silent Hill, Alan Wake, Alien Isolation, Dead Space ou encore Returnal, c'est un survival horror à l'ancienne, où l'on déambulera dans des zones sombres et lugubres, sur une ambiance et des sons immersifs, dont quelques hurlements, c'est parfois inquiétant et malaisant.
On sent bien les sensations à la manette, grâce à notre personnage qui a une forme de gravité, de lenteur qui permet de bien s'en imprégner, mais peut aussi être désagréable à manier dans certaines zones. Même si les ennemis sont peu nombreux et déjà vus, la difficulté est exigeante, et il faudra être minutieux dans sa préparation et sa gestion des ressources, avec un inventaire réduit, bien qu'il y ait pas mal d'armes que l'on peut améliorer.
Probablement considéré comme un "sous-genre", le jeu reste agréable, efficace, et prolonge un genre qu'on adore avec passion.
Côté scénario et narration, il est comme souvent sur des lettres, des notes, des messages qu'il faut capter sur son passage, avec une fin peu satisfaisante. C'est aussi ce côté inachevé, qui permet de susciter la réflexion, vous n'êtes pas prêt, et pour lire la suite qui révèle des éléments de l'intrigue, mieux vaut avoir déjà joué au jeu.
Nous sommes donc une voyageuse mystérieuse, clinique et robotique, vêtue d'un scaphandrier dans un futur plutôt dévasté et délabré, dont l'originalité du jeu, c'est que l'on va remonter le temps et découvrir la Pologne des années 80, dans un contexte historique et soviétique assez sombre, brutal et glacial.
Le titre est d'enfer, et utilise la double identité de la divinité, à la fois celle du temps, et à la fois celle du dévoreur, du roi qui tue pour ne pas être détrôné, nous ramenant directement vers le Gardien qui élimine les autres voyageurs, empêchant la lumière, l'espoir d'exister.
Nous travaillons pour une organisation qui s'appelle "le Collectif", jonglant sur le communisme, cette idée d'être au service d'un groupe, d'une entité unique, qui peut être religieuse, technologique, auquel il faut sacrifier son ego, mais aussi son individualité, son identité. Et ce Gardien, qui est l'antagoniste du jeu, est justement celui qui a fait le choix, par amour, par attachement, de se séparer de cet état totalitaire.
Mais le gardien est un dévoreur, il manipule l'essence de Weronika pour l'empêcher de devenir indépendante et capable de le dépasser. Il s'oppose au collectif au nom de Weronika, mais il utilise la même méthode.
Ce voyage dans le temps permet de s'affronter soi-même, de découvrir la femme que l'on était, par celle que l'on est devenue, rendant palpable tout le propos du jeu, celui de la machine contre l'homme, une Dark Vador au féminin qui n'est ni tout à fait ci, ni tout à fait ça, simplement un fragment d'un passé oublié, endommagé.
C'est une dualité que l'on retrouve avec le passé et le futur, l'individu et le collectif, la fusion biologique à la fusion technologique. C'est la même dualité qui scinde le gardien et Weronika, car pour le gardien, Weronika est une mission, il doit la sauver coûte que coûte, même indépendamment de sa volonté, contre son consentement, alors que du point de vue de Weronika, elle est définie comme celle qui doit choisir. D'un côté elle préférera la mort plutôt que la vie artificielle, d'un autre elle sera à l'aise avec son destin, de se laisser extraire encore et encore parce que ce sera la seule forme d'existence possible.
Le gardien est piégé dans une boucle temporelle, qui correspond à un cercle vicieux de ses propres schémas inconscients, ceux des dieux et des sociétés, cherchant à l'infini à porter le poids du devoir de sauver l'humanité, ou ici une femme. Chaque itération est une tentation de réparation, qui conduit à de nouvelles violences, incapable de lâcher prise, d'accepter l'échec, et là où c'est intéressant, c'est que tant qu'il refuse de perdre, elle ne peut pas gagner.
Leur dualité est comme si l'on entrait dans les ténèbres de Cronos, pour y dénicher cette lumière, et tenter de la faire surgir, sans jamais y parvenir…
On peut aussi le voir dans une vision plus moderne, où Weronika est l'icône de la femme, qui affronte un homme dominant et toxique, un homme qui s'approprie le rôle du protecteur pour justifier son existence, mais ne peut s'empêcher, par obsession, de dévorer son âme et sa personnalité, car il sait que la femme est la seule capable de briser le cycle, par sa capacité, sa possibilité à la liberté, il ne peut aller contre le libre arbitre.
L'origine du virus reste ambiguë, mais on peut en déduire quelques notions, qu'il s'agirait probablement d'un virus qui aurait été libéré par un forage profond fait par les Soviétiques, mais sur le sol polonais. Une sorte de puits de l'enfer symbolique, où l'on suggère que le virus a toujours été là, destiné à remonter à la surface, mettant le doute, et interrogeant sur les menaces qui ne proviendraient pas forcément de l'extérieur, mais peuvent être intérieures, dissimulées en nous-mêmes, dans le tartare de notre âme.
Il en va de même pour toutes les créatures que l'on croise, car même si on doit les affronter, elles représentent en réalité la déshumanisation de tous ceux qui ont osé résister, affronter cette conformité imposée, elles sont des abominations parce qu'elles ne veulent pas se fondre dans la masse. On peut ressentir de l'empathie pour ces orphelins, parce que c'est ceux qui résistent le plus, qui sont le plus infectés, les plus démolis par ce système répressif et totalitaire.
On peut aussi penser au COVID, avec le confinement, la mise en quarantaine, les gens qui sont surveillés, privés de liberté, mais là encore un double discours, car ça permet à la fois de contenir l'épidémie, tout comme un contrôle social par la restriction et la surveillance. Le collectif est le virus poussé à son terme, qui absorbe les consciences restantes, même rétroactivement, ne se contentant pas d'affecter le présent, mais tentant aussi de réécrire le passé. Il se présente toujours comme un libérateur, un moyen d'évoluer et de sauver l'humanité, alors qu'il ne fait qu'effacer l'identité, et l'humanité de chacun, ne laissant que des corps déshumanisés, désarticulés, organiques et pathétiques. Là où la métaphore devient puissante, c'est dans son refus de trancher, et pose simplement la question : le régime totalitaire est-il une infection venue de l'extérieur pour détruire, ou plutôt révèle-t-il les tendances de l'humain à la conformité, au besoin d'appartenance, étant presque comme une maladie chronique qui n'attend qu'un déclencheur pour se manifester ?!
Je finirais sur la mention spéciale aux chats qui font le petit museau, et qui semblent symbole de souvenirs, ou de timelines différentes, d'anomalies, à la fois pour Weronika, et le gardien, qui a été fasciné par l'humain, puis les chats.
On peut mentionner quelques films, comme L'Armée des 12 singes, The Thing, Alien, Annihilation de Garland, ou Stalker de Tarkovski