Mafia: Definitive Edition
7.3
Mafia: Definitive Edition

Jeu de Hangar 13 et 2K Games (2020PC)

Une offre qu'on ne peut pas refuser (mais peut-être un peu quand même)

Quelques mois seulement. C'est l'écart qui a séparé, au début des années 2000, la sortie de Mafia de celle de GTA 3. Si les rôles avaient été inversés, je mettrais ma main au feu que l'on ne connaîtrait pas le terme "GTA-like" et que l'on utiliserait plutôt celui de "Mafia-like". Le sens de l'Histoire en aurait été transformé : le genre entier aurait tenté d'imiter son approche narrative triomphante, de copier sa technique de pointe, d'égaler la maestria de sa bande-son symphonique... Qui sait, peut-être même tous ses successeurs auraient-ils aussi été doublés en français ? Laissez-moi rêver. Pour les amoureux de l'immersion et de la belle écriture, Mafia, en 2002, a été un coup de tonnerre tel qu'il reste le meilleur, aujourd'hui encore, sur ce créneau assez particulier qu'est "le jeu d'action/aventure en monde ouvert où il n'y a absolument rien d'autre à faire que la quête principale". Peut-être parce qu'il est le seul, certes.


Pour bien comprendre le génie de ce jeu, il est impératif de le remettre dans le contexte de son époque. Mafia était tout d'abord une sorte de Crysis avant l'heure, un mètre-étalon technologique qui est d'ailleurs resté exclusif au PC pendant deux ans à cause de ses exigences matérielles. Beaucoup plus détaillé que son concurrent américain, le jeu balançait le joueur dans une ville immense, aux textures et modèles très détaillés, avec une simulation de trafic poussée, des véhicules au comportement et à l'apparence très réalistes, et un tas de (superbes) cinématiques tournant directement dans le moteur du jeu en mettant en scène des personnages aux expressions faciales ultra fidèles. Témoins d'un tel avant-gardisme technologique, ses tardifs portages consoles (PS2 et Xbox) ont été de véritables désastres : Mafia y tournait si lentement, avec un niveau de détails si pauvre et un brouillard si omniprésent, que les cinématiques en temps réel s'y virent remplacées par des renders de la version PC en format vidéo.


Mais Mafia était aussi, et peut-être avant tout, une véritable masterclass d'ambiance et de storytelling, en racontant ce qui reste à ce jour la meilleure histoire jamais narrée par un GTA-like. C'est sans doute pour cela que je n'ai eu aucun mal à tomber amoureux du jeu en le découvrant sur Xbox en 2004 : si la technique y était toussotante, la partie artistique était en revanche toujours aussi renversante. Le jeu donnait l'impression d'être le héros de son propre film de gangsters, quelque part d'être une version interactive du "Parrain". On y retrouvait tous les ingrédients d'un bon scénario du genre : personnages loyaux, luttes de clans, dépiction du milieu de la pègre et du crime organisé, avec leur lot de retournements de situation et d'évolution des caractères qui faisaient qu'on engloutissait le jeu comme un vrai feuilleton. En découvrant cette Definitive Edition, me sont revenus en tête tous les personnages, comme si je ne les avais jamais quittés : Don Salieri, les acolytes Sam et Paulie, Vincenzo, le mécano un peu attardé, la belle Sarah... et peut-être, encore davantage, Tommy, le héros que l'on incarne. Un héros que l'on fait progresser à travers toutes les étapes de sa vie, à travers toute la hiérarchie du clan Salieri, depuis sa vie d'avant comme innocent chauffeur de taxi jusqu'à ses plus hauts faits d'arme en tant qu'homme de confiance du Don. Niko Bellic de GTA 4 s'inspirera beaucoup du héros de Mafia, en jouant à son tour la carte du personnage avec un nom, un passé et une personnalité. C'est un personnage crédible, humain, qui n'est pas violent par gratuité mais par nécessité.


Mafia : Definitive Edition est extrêmement fidèle au jeu original. C'est un remake dans le sens le plus pur du terme. S'il s'était agi d'un film, on aurait parlé de "plan par plan". Etant naturellement très cinématographique, le projet témoigne un respect total au scénario et aux cinématiques du jeu original, qu'il reprend en effet presque à l'identique mais avec une technologie de notre temps. Je n'ai pas joué au jeu original depuis une bonne décennie (sinon plus), mais nul besoin de s'y replonger pour constater la démarche de Hangar 13 : lui rendre un hommage total et sans concession. La ville est construite de la même façon, les personnages ont les mêmes caractères, les missions sont à peu près identiques, et les séquences iconiques sont de retour. Le gameplay lui-même est inchangé, ou presque, se contentant d'importer quelques features très mineures de Mafia 3 des mêmes développeurs. Globalement, on joue au jeu de 2002 mais avec une technique qui a fait un bond de vingt ans dans le futur.


La première bonne nouvelle dans tout ça, c'est que Hangar 13 a compris Mafia. Le troisième épisode avait laissé planer un sérieux doute sur leur maîtrise des codes de la série, mais ce remake du premier épisode vient prouver qu'ils sont capables d'en saisir l'intrinsèque moelle. Le plaisir est infini de retrouver la patte scénaristique unique du jeu, ses cinématiques nombreuses et détaillées, ses personnages fouillés. Comme dans le jeu de 2002, on passe une grosse partie du temps à être spectateur : ça plaira ou non, mais le niveau assez faramineux de la mise en scène, des dialogues et des expressions faciales éclipse totalement Mafia 3, notamment grâce au challenge habilement relevé d'avoir réalisé toutes les cinématiques dans le moteur de jeu, particularité chère au premier épisode. En termes de narration, la Definitive Edition retrouve le souffle épique et l'intense puissance dramatique du jeu original : c'est finalement ce qui était à réussir en priorité, et le résultat est absolument réjouissant. Peut-être, éventuellement, que la VF laisse un peu à désirer, avec de bons acteurs mais qui souffrent de voix trop ressemblantes, rendant parfois difficile la compréhension de qui dit quoi (c'est particulièrement le cas de Tommy, Sam et Paulie, qui se partagent des comédiens au timbre très proche et rendent les échanges in-game parfois assez confus). Mais c'est presque du chipotage. Préparez les mouchoirs et accrochez votre pacemaker, car niveau émotion et attachement aux personnages, c'est reparti comme en 2002. Ouf.


La deuxième bonne nouvelle est la fidélité de la reproduction de Lost Haven, de ses faubourgs et de sa campagne environnante, émule du Chicago des années 1930. Tous les lieux, tous les quartiers répondent de nouveau présents, offrant un décor toujours aussi immersif, rendu plus impactant encore par l'ambition technique du remake. C'est juste beau, tout le temps, et même s'il n'y a toujours techniquement rien à faire dans la ville en-dehors de l'unique quête principale, le plaisir d'y flâner n'est pas négligeable. Le décor est par ailleurs soutenu par le modèle de conduite le plus poussé de la série à ce jour, puisque Hangar 13 s'est spécifiquement adjoint les services de Climax, un studio ayant une grosse expérience des jeux de course et qui apporte au titre sa maîtrise de la physique et du comportement des véhicules. Le résultat surpasse ici largement ce qui a été proposé sur Mafia 2 et 3 en s'attachant à retrouver le feeling très particulier de l'épisode original : on y retrouve évidemment le limiteur de vitesse pour ne pas se faire courser par les flics, mais aussi et surtout le comportement très réaliste du moindre tacot, qui met des plombes à démarrer, dérape en beauté dans les virages dès qu'il est poussé à plus de 50 à l'heure et demande un vrai doigté à peu près tout le temps et surtout dans les missions de vitesse. En témoigne l'iconique, l'irremplaçable mission de course, ici reprise à l'identique jusque dans le tracé du circuit : les nouveaux joueurs y vivront le même cauchemar éveillé (vous avez intérêt à aimer recommencer 10 fois le même passage), tandis que les anciens se remémoreront l'un des plus grands pétages de plomb vidéoludiques des années 2000. J'admets moi-même avoir sué sang et eau sur cette mission dans le mode de difficulté Classique, qui restitue fidèlement la difficulté très punitive du jeu original.


Mais cette façon de voir les choses est quand même un peu une mauvaise nouvelle, car Hangar 13, tout à l'idée de rendre de la manière la plus fidèle possible l'expérience originale (un peu à la façon de Capcom avec ses remakes de Resident Evil, par exemple), a fait l'impasse sur un défaut de Mafia devenu capital vingt ans après : le côté totalement rouillé du gameplay. Certes, la conduite demande du doigté et propose un comportement physique très satisfaisant, mais le même soin n'a pas été apporté au gunplay, qui est resté toujours aussi basique qu'en 2002. Et c'est, malheureusement, une purge. Les séquences d'action sont brouillonnes et insatisfaisantes, avec un feeling des armes très mitigé, une visée maladroite qui ennuie plus qu'elle n'amuse, et une IA ennemie à la fois stupide et énervante qui renvoient, pour le coup, aux balbutiements du genre. C'est vraiment sur ce point que ce remake se prend les pieds dans le tapis, en n'ayant à proposer qu'un gameplay de cover-shooting ultra répétitif et basique : 4 armes différentes à tout casser, des méchants teubés comme des parpaings et une structure des missions très vieillissante, cloisonnée, qui ferait passer celle de Red Dead Redemption 2 pour un modèle de gameplay émergent. Ca n'est plus amusant du tout. Dans le mode de difficulté Classique, encore lui, le jeu entier devient une purge, mais n'est pas beaucoup plus amusant dans les modes plus accessibles : il est, dans le meilleur des cas, daté. Il en devient même rageant quand on constate que les développeurs ont poussé le vice à reprendre à l'identique les rares choses déjà nulles du jeu original, comme les collectibles de l'enfer à ramasser aux endroits les plus idiots (qu'ils ont d'ailleurs enrichi de 50 nouvelles merdouilles, des renards à l'effigie du studio encore plus planqués pour encore moins de plaisir).


Mafia a très bien vieilli du côté de son histoire, de ses personnages et de son ambiance. A ces niveaux-là, la Definitive Edition est à recommander à tous : les papys du jeu vidéo y retrouveront leurs premiers émois narratifs en monde ouvert, et les plus jeunes comprendront qu'on peut y vivre des histoires beaucoup plus sérieuses et impactantes que les idioties rigolotes des GTA modernes sans pour autant sombrer dans un excès de solennité. Faire corps avec la quête de Tommy, partager ses galères et ses victoires, vivre sa vie de gangster dans le clan Salieri sont des promesses que concrétise pleinement ce remake et offrent de vivre l'un des meilleurs, si ce n'est le meilleur scénario de GTA-like. C'est bien simple, le jeu est narrativement parfait, et rend un hommage aussi appliqué que vibrant au jeu original en prouvant que sa démarche artistique est intacte 20 ans après. Mais du côté du gameplay, c'est vraiment une autre affaire. A tout prendre, je préfère toujours cette version épurée d'open-world aux gouffres à mécaniques insipides que forment les productions récentes du genre et notamment celle que fut Mafia 3, que ce remake éclate à tous les niveaux. Cependant, le gunplay sincèrement moisi et rudimentaire prouve qu'il y avait sans doute un gros effort à produire à ce niveau. Tout à sa louable entreprise, Hangar 13 a oublié un élément fondamental de l'équation d'un remake : les choses ne peuvent rester telles quelles que si elles ont bien vieilli. Pour en revenir aux autres pourvoyeurs de remakes modernes, c'est ce qu'a pris soin de bosser Capcom avec ses Resident Evil 2, 3 et 4, en modernisant la prise en main afin de la rendre plus en phase avec les standards d'aujourd'hui. Mafia : Definitive Edition se traîne quant à lui des missions cloisonnées et une jouabilité d'action qui appartiennent au passé, et auraient dû y rester. Cela ne fait pas du jeu un échec, car le voyage vaudra toujours le coup pour la beauté et l'intensité de son histoire. Mais cet aspect atrocement vieillot prouve qu'il y a sans doute une raison pour laquelle on parle aujourd'hui de GTA-like et non de Mafia-like : l'un a su faire évoluer son gameplay, l'autre est resté coincé dans un passé de longue date révolu.

boulingrin87
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le 19 nov. 2023

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Seb C.

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