Il est étrange le thème de ce jeu, même s'il est très répandu à notre époque de "gamification" et de "ludicisation" - concepts très bien développés par Benjamin Lavigne *. Ici on va jouer à soigner des gens.
Que c'est rigolo la maladie ! On voit défiler nos patients, il faut poser un diagnostic, proposer des soins et... au suivant ! On peut aussi construire son hôpital, avec sa jolie salle d'accueil et ses toilettes, puis ajouter des blocs dédiés aux différents types d'intervention. Alors certes, c'est mignon (on est bien loin d'une salle d'urgence IRL !), mais l'idée, m'a vraiment rebuté, car justement, je n'ai pas pu m'empêcher de faire un lien avec la triste réalité de nos hôpitaux et le règne tout puissant de la "gestion efficace" qu'y ont installé nos politiques (l'après Covid n'y a hélas rien changé) ramenant l'humain et l'humanité à une part de plus en plus réduite des impératifs à traiter, s'effaçant peu à peu devant ceux, prioritaires, des règles de "bonne" gestion. Peut-on s'amuser et faire un jeu dans lequel le joueur s'amuse à faire le petit gestionnaire et traiter de gentils patients comme si de rien n'était, quand cette même maladie de la gestion abime tant notre quotidien ?
Autre sujet d'étonnement : les patients. Ils sont tous formatés selon les règles de la bien-pensance qui prévaut dans les jeux vidéo : pas de gros ni de maigre, de grands ni de petits, pas de vieux ni d'enfants, pas de handicapés ni d'amochés, pas de mendiants ni de SDF (Dieu nous en préserve !), juste des adultes bien propres avec juste ce qu'il faut de variation sur le genre et la couleur pour apporter une petite note d'inclusivité, tous bien habillés, et qui attendent gentiment dans une belle salle d'attente qu'on les ausculte.
Effrayant.
Je veux bien que dans les (très) vieux jeux, on ait eu du mal à inclure cette variable, mais dans les jeux actuels, il serait tout à fait possible de programmer des individus différents, réellement différents, avec ce que cela comporte d'incidences sur le déroulement du jeu. Ce choix de l'anonymisation des gens est donc bel et bien volontaire, et déplacé pour le sujet qu'il traite.
Alors non, certes non, on se dit bien que la critique, la revendication ou même la simple réflexion sociale ne sont pas du tout un objectif des développeur de ce type jeu... Et c'est bien dommage. Après tout, on pourrait espérer qu'en plus de nous "divertir", les concepteurs cherchent un peu à nous faire réfléchir et assument des idées, pourquoi pas personnelles.
Pas de politique ou de critique sociale, non : le règne du consensus pour ne pas froisser les gens et faire fuir un public que l'on suppose frileux sur les questions sociales. Le divertissement et rien de plus, même s'il se moque et insulte la réalité par l'extraordinaire distance qu'il trace par rapport à elle et le déni de toute la complexité qui la constitue.
Il me revient alors cette phrase d'Albert Camus, qu'il tenait de son père, si je me souviens bien : "Un homme, c'est quelqu'un qui s'empêche." Le problème avec le jeu vidéo et les développeurs de jeux, c'est qu'ils "s'empêchent" de moins en moins.
* Benjamin Lavigne : Le petit surhomme des jeux vidéo et la gamification du monde (Les presses du réel, 2022)