* Critique originale disponible sur Duozora *
Tu as fait tout ce chemin, mais tu n'en restes pas moins perdue.
Dans le Japon des années 60 se trouve Ebisugaoka, un village perdu dans les montagnes. Ici vit Hinako, une jeune fille en proie à des problèmes familiaux qu'elle fuit en traînant tous les jours dans le village avec ses amis.
C'est lors de l'une de ses escapades avec ses amis qu'un mystérieux brouillard fait soudain son apparition dans tout le village, amenant avec lui d'étranges créatures .
Hinako va donc chercher à survivre dans ce village tout en partant à la recherche ses amis, eux aussi disparus dans la brume.
Perdu dans la brume japonaise
Si l'éditeur Konami était particulièrement connu dans les années 1990 pour ses nombreuses licences (Metal Gear, Silent Hill, Suikoden...), il disparut soudainement des radars suite au départ de son réalisateur phare, KOJIMA Hideo, juste après la sortie de Metal Gear V. Ayant choisi jusque-là de se mettre en retrait de la production de jeux vidéos au profit des pachinko, c'est dans les années 2020 que Konami refit son apparition dans le secteur grâce à divers remasters (Metal Gear et Suikoden) et remakes (Silent Hill 2 ou encore Metal Gear Delta (remake de Metal Gear 3 Snake Eater)). Que son retour soit motivé par l'appât du gain ou pour tenter de faire renaître ses franchises, force est de constater que l'éditeur a su faire un retour en force !
Du côté de Silent Hill, trois projets ont ainsi refait surface : Silent Hill 2 qui m'a enfin permis de comprendre l'engouement pour la licence à l'époque, Silent Hill The Short Message que j'ai pris plaisir à tester, et enfin celui qui nous intéresse aujourd'hui, le nouvel opus Silent Hill f arrivé sur les consoles le 25 septembre dernier.
Dès les premières minutes, Silent Hill f nous fait comprendre qu'il cherche à marquer les esprits. Ici l'histoire ne se déroule plus dans la ville de Silent Hill située dans une Amérique contemporaine mais dans le petit village d'Ebigasuoka au Japon dans les années 60. Une bourgade perdue au creux des montagnes où vit Hinako, une jeune adolescente rebelle en proie à une situation familiale compliquée et qui décide, après une nouvelle dispute, de partir retrouver ses amies devant l'épicerie du coin. Toutefois c'est lorsqu'elle retrouve son groupe d'amis que le jeu débute avec l'arrivée d'un brouillard menaçant qui à son contact fait fleurir de nombreuses fleurs mortelles. Après une fuite éperdue, Hinako se rend compte qu'elle a perdue de vue ses amis et que le village commence à être envahi de monstres. N'ayant pas d'autre choix, Hinako va partir à la recherche de ses amis et chercher un moyen de quitter le village avec eux.
Un résumé assez succinct mais qui pose les bases de cette nouvelle aventure au sein de la brume. On y suit donc Hinako qui, comme de nombreux autres héroïnes et héros de la saga, va chercher à fuir le brouillard et les monstres qui l'envahissent. Toutefois cette aventure sera déroutante à bien des égards puisque le lieu change par rapport aux autres jeux de la licence. Pas de Silent Hill, ici Ebigasuoka sera le cadre de cette nouvelle aventure qui ne sera plus envahie par la rouille et le fer comme pouvait l'être la ville de Silent Hill mais bien par les fleurs rouges mortelles qui fleuriront partout dans le village. Et si lors de certaines transitions, Hinako se retrouvera dans un autre monde, ce ne sera pas un monde miroir fait de rouille mais bien un endroit plus spirituel, un temple dans lequel elle sera guidée par un homme à tête de kitsune (le renard japonais).
Ainsi l'histoire alternera entre ces deux visions, le monde réel envahi par le brouillard dans lequel Hinako cherchera à survivre, et l'outre-monde dans lequel la jeune fille se laissera guider par l'homme kitsune à travers une étrange cérémonie.
Ceci donnera lieu à un scénario prenant et captivant par son ambiance oppressante et qui, comme de nombreux Silent Hill, laissera place à un final plein d'interprétations. Toutefois au contraire des autres jeux du genre, il sera recommandé de lancer une – voire plusieurs – parties puisque le New Game Plus sera essentiel dans ce jeu. En effet, outre l'apparition de nouvelles cinématiques donnant davantage de contexte, certains lieux pourront être visitables. Il y aura également certaines différences dans les documents que l'on peut récolter et bien sûr, les différentes fins donneront de nouvelles informations. Un point que l'on appréciera – ou non – pour diverses raisons, notamment celle qui touchera au cœur du jeu, à savoir le gameplay.
Des combats rigides au profit d'énigmes satisfaisantes
Le gameplay de ce Silent Hill change particulièrement des autres jeux. En effet, Hinako aura la possibilité d'amasser divers objets comme un tuyau en métal ou une hache afin de se défendre. Cependant par soucis de réalisme par rapport au gabarit de notre héroïne, il sera plus avisé d'effectuer des attaques légères au détriment des attaques chargées dont la portée sera tout simplement ridicule. Et si cela n'est pas gênant lors des premiers combats, ça le devient dans la seconde partie du jeu où les ennemis seront plus rapides, faisant d'Hinako une proie facile lorsqu'elle commence à charger son attaque. De plus, les ennemis auront différents patterns qu'il sera possible de contrer afin d'effectuer une contre-attaque. Un système de contre efficace mais qui malgré l'avertissement lumineux sera parfois bien compliqué à effectuer en raison de la rigidité de notre personnage.
En soi, les combats seront sans doutes l'attrait le moins satisfaisant du jeu, d'autant plus avec la mécanique des armes cassables, une mécanique que je trouve simplement frustrante au possible. Cela peut se justifier par le fait qu'Hinako reste une lycéenne et amasse ce qu'elle peut pour se défendre, le scénario justifie les mécaniques de jeu mais cela n'empêche que les combats restent frustrants et demeurent un des points les moins polish du jeu. Cela est d'autant plus dommage qu'il y a malgré tout de bonnes idées avec l'ajout d'une jauge de mental qu'il faudra surveiller de près. Il y a également un système d'offrandes à effectuer auprès de sanctuaires qui, en échange d'objets récoltables sur notre chemin, permet d'amasser de la Foi, de quoi permettre d'augmenter les stats de la jeune fille. De belles idées en lien avec les thématiques du jeu. Il n'empêche que le système de combat pèche, en particulier dans le monde réel. Si les combats dans l'outre-monde seront plus satisfaisants, il reste regrettable que la plupart des ennemis deviennent dans le climax des sacs à PV, et que pour prolonger un peu plus la durée de jeu, le nombre d'arènes de combats se multiplie sur la fin.
Reste malgré tout les énigmes qui sont super satisfaisantes et toutes assez bien ficelées. Afin de les résoudre, il faudra observer son environnement ou relire avec attention tout ce qui est cité pour nous aider. Une petite mention à celle du champ d'épouvantails où il faudra trouver au milieu d'un champ le bon épouvantail, sans quoi gare aux représailles ! Une énigme simple dans son concept mais qui par son ambiance et par son sound design est une des meilleures du jeu !
Ainsi si le gameplay fonctionne, il en demeure malgré tout assez rigide lors des séquences de combats qui d'ailleurs se multiplieront sur la fin du jeu. Et c'est regrettable puisque cet aspect est sans doute le moins reluisant du titre.
Une vision de l'horreur bien plus prononcée
Au niveau de l'ambiance et des décors, le jeu est propre ! Ebigasuoka est crédible, l'immersion dans ce petit village est instantanée avec la séquence d'ouverture venant nous le présenter. Que ce soit ses nombreuses rizières, ses petites ruelles ou bien l'école au sommet de la colline, tout est fait pour nous immerger dans ce nouveau lieu. Outre l'ambiance qui parvient à être oppressante, l'outre-monde n’est pas en reste. Souvent plongé dans la pénombre, il en ressort une ambiance plus mystique. Une opposition totale à l'ambiance champêtre d'Ebisugaoka mais dont la sensation de malaise est similaire, une réussite totale ! Et que dire des cinématiques ultra soignées avec ses transitions au gameplay quasi instantanée !
Toutefois, là où le jeu change, c'est dans sa façon de mettre en scène l'horreur. Si Silent Hill était jusque-là connu pour son angoisse principalement psychologique, dans Silent Hill f, le jeu sera par moment très gore. Une vision assez éloignée de la saga jusqu’à présent mais qui peut montrer un signe de renouveau pour la franchise. De plus, si le level design était jusque-là assez ouvert, il s'avérera ici bien plus linéaire, Ebisugasuoka étant un tout petit village. Le jeu en lui-même aura une durée de vie assez courte (comptez une dizaine d'heures pour une run) mais compensera grâce à ses autres fins à débloquer, bien qu'il sera regrettable de devoir refaire des runs (ce qui peut s'avérer particulièrement éreintant avec ses nombreuses arènes de mobs.) pour en décortiquer tout le sens.
L'immersion sera également réussie grâce à la musique du compositeur phare de la saga, YAMAOKA Akira,qui avec "Mayoi Uta" nous embarque directement dans ce nouveau lieu mêlant traditions, croyances et mysticisme. La musique est donc très plaisante, parvenant à nous mettre mal à l'aise dès les premiers instants.
On n'oublie pas le chara design avec notamment celui d'Hinako qui évoluera tout au long de l'aventure. Mais les designs les plus réussis resteront sans conteste ceux des créatures, que ce soit ces monstres qui sont un amas de têtes empilées les unes sur les autres, ou le monstre entièrement couvert de fleurs. Tous seront sujet à interprétation, certains ayant des significations assez flagrantes !
Une mise en valeur des personnages féminins
Et c'est sans doute le meilleur moment pour parler des thématiques qui seront une des plus grandes forces du jeu. En effet si Silent Hill pouvait nous parler à nous joueurs occidentaux, c'était par son image de l'Amérique moderne qui engendrait de nombreux vices chez les personnages. Ici nous voilà désormais plongés dans les années 60 du Japon, une culture avec ses propres mœurs et coutumes, bien plus éloignées de notre point de vue occidental, notamment sur les croyances, la vision du mariage et le statut de la femme dans la société. Ainsi ces divers thèmes seront représentés à travers le personnage d'Hinako qui au contraire de ses camarades ne veut pas se marier et perdre son indépendance. Une image très éloignée des standards de l'époque où la femme se retrouvait assujettie par son mari et devait tenir la maison et veiller sur les enfants en tant que mère de famille, quitte à perdre son identité et son existence propre afin de la subordonner à celle de son mari. Une image qui se verra diabolisée dans le jeu à travers plusieurs séquences !
La foi sans limite sera elle aussi pointée du doigt. Si la coutume à l'époque était de prier les kami pour tout (réussite aux examens, avoir de bonnes récoltes, etc), ici les kamis ne sont plus. Ils ne sont pas présents pour sauver le village en proie à la brume, seul reste Tête de Renard (Inari en japonais) dans l'outre-monde qui, à l'image de l'animal qu'il incarne, est tantôt fourbe, séduisant ou encore manipulateur. On ne peut que douter de ses intentions jusqu'au final, et cela est plutôt réussi.
Ainsi tous les habitants d'Ebisugaoka ont disparu dans la brume, ne restent que les amis d'enfance d'Hinako qui eux aussi dépeindront chacun à leur manière le statut de la femme japonaise. Rinko par exemple est une jeune fille amoureuse de Shu et jalouse d'Hinako, représentant la japonaise classique qui vit pour l'amour et désirant se marier, mais qui démontrera que les véritables monstres ne sont pas les créatures qui hantent le brouillard mais bien nous-mêmes.
Satsuko pour sa part représente la jeune fille captive de la volonté de ses parents qui se retrouve à suivre la voie qu'ils ont choisis pour elle, au détriment de ses propres rêves et aspirations. Elle représente donc un autre pan de la société japonaise - malheureusement encore très actuel - qui est celui de dissimuler ce qui ne va pas, en préférant balayer les soucis sous le tapis et souffrir en silence.
Enfin il reste Shu, le meilleur ami d'Hinako qu'il appellera souvent sa partenaire. Se connaissant depuis l'enfance, ils jouent souvent aux envahisseurs ensemble. Tenant beaucoup à Hinako qu'il tient en haute estime, il ne la voit pas comme une fille mais bien comme une véritable amie sur laquelle il peut s'appuyer en cas de besoin.
Enfin une autre entité qui a une grande valeur dans le récit et qui aura une influence directe sur le développement d'Hinako, c'est la famille. En effet, Hinako évolue dans un cadre familial compliqué qui est visible dès les premières minutes du jeu, avec un père alcoolique et sa mère soumise à son mari qui cherche à ce que tout aille bien. Un modèle que notre héroïne réfutera et auquel elle cherchera à s'opposer tout au long du jeu.
Ainsi comme à l'accoutumée avec Silent Hill, on y retrouve des thèmes assez peu vu dans les jeux vidéos, en particulier lorsque l'on place le jeu d'un point de vue japonais où l'on évite d'aborder des sujets trop lourds, et qui se permet de dénoncer des codes sociétaux qui commencent aujourd'hui à s'améliorer, bien qu'il y ait encore à faire...
Un bouquet inoubliable
Ainsi entre tourments de l'adolescence et passage à l'âge adulte, la vision de la femme se retrouve ici au cœur de l'histoire, disséminée sous diverses interprétations que le jeu nous poussera à découvrir en récoltant toutes les fins. Silent Hill f offre donc un grand bouquet à élaguer afin de pouvoir saisir toutes ses subtilités.
Silent Hill f est donc un jeu qui m'aura amplement convaincu par son ambiance et son héroïne qui, malgré son manque d'émotion apparent, aura énormément de choses à nous transmettre. Un jeu qui signe un renouveau pour la franchise. Et on a hâte de découvrir les futurs projets !