2019, une année de pages tournées

Avatar Rainure Liste de

93 livres

par Rainure

Lire, comme une façon d'encore repousser les limites.
Une façon de croire, de m'émerveiller de l'espoir qui ne cesse d'exister, des grandes joies, des immenses tristesses.
Lire comme brûler. A la recherche des lignes qui me traduisent. Des Gary, des Kertész, des Irving, des Faulkner (et pour l'humour, un Prévert).

---

Quelques très belles découvertes de l'année / Des pages qui m'ont plus marquées :
Absalon, Absalon ! (W. Faulkner)
Liquidation (I. Kertész)
Vies Minuscules (P. Michon)
Le Fromage et les Vers (C. Ginzburg)
L'Orphelin (P. Bergounioux)
Les Amours Interdites (Y. Mishima)
La Bête Faramineuse (P. Bergounioux)
Vie de Joseph Roulin (P. Michon)
Qu'est-ce que la Philosophie (G. Deleuze et F. Guattari)
Pas dans le cul aujourd'hui (J. Cerna)
Le Château (F. Kafka)
La Personne et le Sacré (S. Weil)
Femmes qui courent avec les loups (C. Pinkola-Estes)
Clair de Femme (R. Gary)

----

Année littéraire 2020 : https://www.senscritique.com/liste-edition/2020_des_cailloux_dans_les_poches_des_pages_plein_les_mains/2577457
Année littéraire 2018 : https://www.senscritique.com/liste/lectures_2018_notes_perso/2641488

2019, une année de musiques : https://www.senscritique.com/liste/2019_la_Musique_les_grandes_envolees_et_les_petits_recueille/2309965
2019, une année de cinématographe : https://www.senscritique.com/liste/2019_une_annee_de_cinematographe/2301493
2019, une année de crayonnés : https://www.senscritique.com/liste/2019_une_annee_de_crayonnes/2307858

Trier par : Tri par défaut
  • Tri par défaut
  • Date de sortie
  • Derniers ajouts
  • Note de l'auteur de la liste
  • Notes de mes éclaireurs
  • Note globale
  • Ordre alphabétique
  • Popularité
Croissant
  • Croissant
  • Décroissant
  • Le Livre du rire et de l'oubli (1978)

    Kniha smíchu a zapomnění

    Sortie : 1978. Roman.

    Livre de Milan Kundera

    Triste de commencer mon année de lecture sur un bouquin pareil. Kundera s'excite tout seul à grands renforts de comparaisons boiteuses, voire sacrément douteuses, d'une bonne couche de misogynie, de structures lourdes où viennent couler toutes les bonnes idées (car il y en a).
    Il y aurait pourtant ce passage plutôt joli sur la litost - ou l'ouverture de la 6ème partie, "Les anges", sur Kafka et Prague (le temps des romans de Kafka) - et tout se vautre par excès de bile mal placée, par des efforts ridicules à souligner les éclairs de génie, par le sexe qui s'insinue sous ses pires formes un peu partout.
    Du livre du rire, je ne garderai que le nerveux.
    Du reste, je garde l'oubli.

    " Ils ne se comprenaient jamais, Edwige et lui, pourtant ils étaient toujours d'accord. Chacun interprétait à sa façon les paroles de l'autre et il y avait entre eux une merveilleuse harmonie. Une merveilleuse solidarité fondée sur l'incompréhension. Il le savait bien et s'y complaisait presque."
  • Pan (1894)

    Sortie : 1894. Roman.

    Livre de Knut Hamsun

    Une vie par sursauts, qui désire tout et son contraire ; par orgueils, Thomas Glahn entreprend des actes abrutis, stupides, le desservant autant que ses proches. C'est les saisons passées dans le Nordland, avec l'été qui meurt - c'est quelque chose de refusé aussi, un peu comme dans la faim, un narrateur qui ne peut accepter, l'orgueil trop fort. L'amour y est dur, terrible, passé si vite, et rien n'est saisissable. Comme une poésie d'ombres et d'ombres sur le paysage norvégien, où les foules humilient, effraient, où les amis nous deviennent repoussant l'instant d'après. Amertume de ne savoir juste recevoir. Ce sont les trois nuits de fer, les lunes qui se fondent de vermeil, et...

    "- J'aime trois choses, dis-je alors. J'aime un rêve d'amour que j'ai fait une fois, je t'aime, toi, et j'aime ce coin de la terre.
    - Et qu'aimes-tu le plus ?
    - Le rêve."

    Ou... "Il peut pleuvoir et tempêter, ce n'est pas cela qui importe, souvent une petite joie peut s'emparer de vous par un jour de pluie et vous inciter à vous retirer à l'écart avec votre bonheur. Alors on se redresse et on se met à regarder droit devant soi, de temps à autre on rit silencieusement et on jette les yeux autour de soi. A quoi pense-ton ? A une vitre éclairée dans une fenêtre, à un rayon de soleil dans la vitre, à une échappée sur un petit ruisseau, et peut-être à une déchirure bleue dans le ciel. Il n'en faut pas d'avantage.

    En d'autres temps, des mêmes événements extraordinaires ne parviennent pas à vous secouer et à vous faire sortir d'un état d'âme égal et pauvre ; au milieu d'une salle de bal on peut rester assis, assuré, indifférent et impassible. Car c'est votre propre vie intérieure qui est la source du chagrin ou de la joie. "
  • L'Amérique (1927)

    Amerika

    Sortie : 1927. Roman.

    Livre de Franz Kafka

    Max Brod disait de Karl, le personnage naïf d'Amerika, qu'il était blackboulé sur son chemin, quand j'aurai dit qu'il était bringuebalé : quand le personnage du procès tente malgré tout de s'opposer aux méprises, aux injustices l'accablant, celui d'Amerika ne fait que rester passif, tout prendre sur lui, ou se maudire de ne pas avoir su se méfier, réagir, etc, plus tôt : c'est toute une galerie de malheurs qui s'abattent sur lui par son imprudence, ses mauvaises rencontres, et pourtant toujours, toujours (dans une condition de plus en plus basse), une main salvatrice apparaît, sous le visage de bienfaitrices, ou de publicités pour un travail formidable, une place "pour chacun", comme une face optimiste, une éclaircie après le déluge.
    Un texte incisif, où la solitude perce chaque pas, où l'on s'oppose à un monde absurde qui n'est pas le sien, qui n'est pas fait pour soi, et où l'on essaye pourtant de se tailler une place...

    "Et le matin comme le soir et dans les reves de la nuit, s'activait dans cette rue une circulation toujours dense, qui vue d'en haut se présentait comme un mélange inextricable, et sans cesse renouvelé, de silhouettes humaines déformées et de toit de véhicule de toute sorte, d'ou s'élevait un autre mélange encore plus sauvage, fait de bruit, de poussière et d'odeurs, et tout cela était happé et traversé par une puissante lumière sans cesse dispersée, emportée, puis aussitôt frénétiquement rapportée par cette multitude d'objets, de sorte qu'elle avait pour l’œil envouté l'aspect précis d'une cloche de verre recouvrant toute la rue et qu'une force brutale eût, à chaque instant, fait voler en éclats."
  • Le Secret (1997)

    Sortie : 1997.

    Livre de Anna Enquist

    Si peu de choses à en retenir - de la banalité à revendre, qui se laisse lire, ne fâche pas mais n'émerveille pas ; il y a bien le dialogue des instruments, du piano, mais il y a aussi la carotte du "secret" qui n'est que de la poudre aux yeux. Des personnages sans grande force, qui se meuvent sans plus, mais qui ne vivotent même pas : simplement, l'écriture ne leur donne aucune force. Il y a comme le rassemblement des traces du passé, mais même dans cette manière de rappeler à soi les morceaux, les bouts échappés, je ne suis pas happé, je ne suis que vaguement intéressé par ce qui vient après.
    (ça ferait un très bon bouquin de gare en soi, ni plus, ni moins)
  • Sanctuaire (1931)

    Sanctuary

    Sortie : 1931. Roman.

    Livre de William Faulkner

    "La force quotidienne du mal" à son paroxysme. Temple, comme une femme sans destin, balancée uniquement par la violence à droite à gauche. Popeye, le greluchon condamné éternel et de naissance. Toutes les frasques des coups à l'abdomen, à la figure, l'immense fresque des avenirs brisés dès l'aube. L'innocence rompue de coups par l'alcool, le trafic, les bassesses : il ne reste plus qu'un genre de crépuscule blême d'humanité qui perce par ça et là le livre, où tout est porté à s'échouer.

    "Le temps n'est pas une si mauvaise chose après tout. Employez-le comme il faut et vous arrivez à étirer n'importe quoi, comme un élastique, jusqu'à ce que ça craque d'un bout ou de l'autre, et que vous restiez là, avec toute la tragédie, tout le désespoir, comme deux petits nœuds entre le pouce et l'index de chaque main."
  • Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas (1990)

    Kaddis a meg nem született gyermekért

    Sortie : 1990. Roman.

    Livre de Imre Kertész

    (Relu)

    Ecrire sur l'impossibilité de ne pas vivre sa vie, tout en reconnaissant l'absurdité de celle-ci. La rencontre terrible de Kafka, de Bernhard, de Beckett. Le sentiment d'altérité omniprésent ; ne plus pouvoir vivre sa vie, qu'on vit pourtant ; une vie vécue tant que B. (le narrateur fictif, sous lequel on devine Kertész) travaille, et qui ne pourrait peut-être pas l'être autrement. La fuite devant tout, toucher à l'apprentissage de l'horreur comme une conséquence logique, toute une logique de la catastrophe et de l'horreur.
    D'où le "Non !" instinctif, violent. Un livre-crachat, un livre écrit comme une chose nécessaire à sa vie à lui - Kertész. Lu comme une poursuite nécessaire de la vie - la mienne. - des destinées volées, et d'autres destinées qui leurs sont nécessairement substituées.

    Et là où on ne croirait lire que des ruines éclosent parfois la beauté, des fleurs aux noms que je ne saurai dire, la prière pour toute une humanité pleurée. Le traumatisme est définitif, mais la lutte pour aller contre la logique du traumatisme - contre la vie, puisqu'il en fait parti - est constante, et là on trouvera encore le sourire, la joie, l'amour et l'espoir. Un livre qui me galvanise, qui me perce, me hurle d'être.

    Folie de la littérature - et pourtant, il y avait bien de l'humour dans ce livre, que j'avais oublié, de l'humour désespéré certes, mais de l'humour quand même.

    "La névrose et la violence comme unique système de communication, l'adaptation comme unique possibilité de survie, l'obéissance comme pratique, la démence comme aboutissement"

    "Au cours de ces années, j'ai pris conscience de la nature véritable de mon travail qui n'est fondamentalement rien d'autre que de creuser, continuer et finir de creuser cette tombe que d'autres ont commencé à creuser pour moi dans les nuages, dans les vents, dans le néant."

    ---

    Ma liste sur Kertész : https://www.senscritique.com/liste/Imre_Kertesz_bribes_et_ordre_sur_le_monde_desespere_d_un_etr/2052936
  • Vol de nuit (1931)

    Sortie : 1931. Roman.

    Livre de Antoine de Saint-Exupéry

    (Relu)

    Mi-déçu, mi-surpris à la relecture : bien des choses magnifiques pourtant (le combat entre la lumière et l'ombre, les mains forcent et s'accrochent au manche à balai, la carlingue terrible terrassée, la vie, les nuages dorlotent ou effraient), mais bien des choses qui s'effondrent, ou veulent trop faire : impression d'une prose qui veut toujours finir "tout en haut", à lorgner près des étoiles, sans repos, sans cesse, et puis parfois cette impression que St Exupéry ferait du Giono sans le divin dans la nature. Lecture d'apnée où tout ce qu'on verrait ne serait pas toujours le magnifique, mais tout de même l'ivresse des hauteurs fini par nous gagner, il y a cette rencontre entre deux mondes ayant chacun raison, le sacrifice de l'homme devant la survie de l'homme prenant deux formes contraires, Rivière et la femme du pilote. Le courage d'un homme quand ça signifiait encore avoir quelque chose, avoir du courage.

    "Quelque chose d'amer et de fade remonte aux lèvres comme aux fins de voyage. Quelque chose s'est accompli dont on ne sait rien, quelque chose d'un peu écoeurant. Et parmi tous ces nickels et ces artères de cuivre, on ressent la tristesse même qui règne sur les usines ruinées. Tout ce matériel semble pesant, inutile, désaffecté : un poids de branches mortes."
  • Dans les veines ce fleuve d'argent (2006)

    Nelle vene quell'acqua d'argento

    Sortie : 2006. Roman.

    Livre de Dario Franceschini

    Réalisme magique. C'est une limpidité qui s'amuse à créer la distance des souvenirs racontés, un livre dont l'action vit dans le passé, à travers les photos, les histoires, les souvenirs perdus et qui resurgissent. Une précision poétique de la tournure, et toute la magie d'un fleuve qui est la joie et le drame.
    Comme toute une recherche sans succès, d'errements en errements, sans succès autre que le chemin parcouru et les mots échangés (les scènes de repas, de coiffeurs, de surgissement dans un espace neuf qui nous accueille. Un peu l'impression flottante de l'enquête des Détectives Sauvages, réduite en une petite histoire ramassée et belle de son ramassement, où l'esprit errant rappelle Antonio Moresco et sa petite lumière.
    Et ce fleuve du Pô de partout qui déborde, qui revient gentiment dans toutes les pensées...

    "Il passa une nuit inquiète et agitée, à errer dans des cauchemars peuplés d'inconnus. Il lui arrivait souvent de glisser dans des rêves qui ne lui appartenaient pas. Lorsque cela se produisait, les personnages de ses rêves s'arrêtaient un peu, surpris, comme lorsqu'un étranger traverse le plateau d'un film en cours de tournage, certains faisaient même un petit signe de salut de la tête. [...] Il se demanda chaque fois à qui appartenaient ces rêves rencontrés par erreur et il était toujours ennuyé, songeant que peut-être quelqu'un errait dans les siens sans les comprendre."
  • Femmes qui courent avec les loups

    Women Who Run With the Wolves

    Essai.

    Livre de Clarissa Pinkola-Estes

    Passionnante étude de l'âme à travers la lecture analytique de multiples contes : et c'est l'importance de suivre ses instincts, de cultiver son instinct, son âme, sa psyché, son paysage souterrain : on y parle pêle-mêle de Baba Yaga, de Persona, d'animus, de Jung beaucoup, et puis tout simplement de femme dans sa chair et sa personne (et de l'être humain plus généralement derrière), de ce que la société nous a retiré, asséché, et que le sauvage, l'animal convoite et conserve.

    Brasse toutes les relations affectives, les personnes toxiques, l'individuation, c'est très dense et parfois un peu fatigant, mais une lecture passionnante pour encore lutter, pour conserver sa "vie à soi" créatrice, riche, et se protéger du mal des prédateurs, des prédations, des faussetés. (et puis, ça me replonge dans les mythologies, dans toutes ces figures de contes autrefois connues et oubliées, ou dans de nouveaux contes à venir partager autour de soi)

    "Il y a chez chaque femme et chaque homme une partie d'eux-mêmes qui se refuse à admettre que, dans toute histoire d'amour, la Mort doit prendre sa part. Nous prétendons pouvoir aimer sans que meurent nos illusions sur l'amour, nous prétendons pouvoir aller de l'avant sans que meurent nos attentes superficielles, nous prétendons pouvoir progresser sans que meurent jamais nos élans et nos impulsions. Mais en amour, psychologiquement parlant, tout vient à être séparé. Tout. Le moi ne veut pas en entendre parler. Pourtant, c'est ainsi que cela doit être et la personne qui fait preuve d'une nature profonde, sauvage, est indéniablement attirée vers cette tâche.
    Qu'est-ce qui meurt ? Les illusions, les attentes, le désir de tout posséder, de n'avoir que la beauté des choses. Tout ceci meurt. Parce que l'amour provoque toujours une descente dans la nature de Mort, nous comprenons pourquoi s'engager de la sorte nécessite un soi puissant et un "avoir-de-l'âme" fort. Lorsqu'on s'engage dans l'amour, on s'engage à revivifier la Femme Squelette et tous ses enseignements."
  • Siddhartha (1922)

    Siddhartha. Eine indische Dichtung.

    Sortie : 1922. Roman.

    Livre de Hermann Hesse

    Se rendre compte du cycle éternel du doute, de l'appréhension, de la vie/mort/vie (encore !) pour épouser les formes différentes de vie, délaisser ce qui détourne de la sagesse suprême, du sacré. Se détourner du matériel pour accomplir son initiation, perturbée, refusée à elle même, et finalement atteindre le précieux, le sublime, prononcer le "Om" et illuminer tout. Quelques trucs me chiffonnent toujours un peu chez Hesse, après le Loup des Steppes, certaines faiblesses dans la prose parfois, comme un affaissement sous la force de ce qu'on voudrait dire, mais ça touche juste à bien des instants.

    (vivement le Jeu des Perles de Verre, qui a l'air l'aboutissement d'Hesse)

    "Il eut alors un rêve : il vit le petit oiseau chanteur très rare que Kamala tenait dans une cage dorée. Cet oiseau, qui habituellement saluait de son chant les premiers rayons du soleil, était devenu silencieux et il en fut frappé. S'étant alors approché de la cage il s'aperçut que la petite bête était morte. Il la retira, la tint un instant dans sa main et la jeta dans la rue. Au même moment il fut pris d'une grande frayeur et ressentit au coeur une douleur aussi aigüe que si, avec cet oiseau, il eût jeté loin de lui tout ce qui lui était cher. En sortant de ce rêve, il se sentit envahi d'une immense tristesse. Il lui sembla que toute l'existence qu'il avait menée jusqu'à ce jour était absurde et vide et qu'il n'en avait rien retiré de réconfortant, de précieux ou qui valût seulement la peine d'être conservé. Il se voyait isolé et pauvre comme le naufragé sur le rivage où la mer l'a jeté."
  • Touriste (2011)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Julien Blanc-Gras

    Un livre pas bien méchant à la lecture agréable ; se retrouver confronter à l'altérité, se rendre compte de la vie réduite de l'humain, quantité négligeable "Je ne fais que passer." devant les splendeurs de la planète : voyager en vivant à fond le voyage, en en récoltant des gens et leurs histoires plutôt que des photos-souvenirs, des savoirs, des appréhensions partout, souvent les mêmes : on cherche tous à vivre, simplement.
  • Un homme qui dort (1967)

    Sortie : 1967. Roman.

    Livre de Georges Perec

    De la solitude la plus totale, ou plutôt du pourrissement sur soi, du plongeon, du manque d'effort pour vivre, dans une vie où tout serait un horrible effort, où on fait le choix de l'indifférence la plus totale, et que ça n'aide pas, en aucun cas, à mieux vivre. Des secondes, des minutes, des heures, des saisons avec toutes la même valeur, la même valeur insignifiante et indifférente : se réduire aux gestes dictés par l'habitude, avoir même le mal de l'habitude, se regarder extérieurement fasciné par son incapacité à être fasciné, surpris de ne plus avoir sa surprise. Phénomène de dépression, de déprime profonde, qui gomme toute envie, tout désir, et ne laisse que surflotter cette vie de rat. Echos forcés du personnage des Heures de Mendelson, ce "rien ne presse, et pourtant tout t'oppresse", un énorme énorme poids contre lequel on semble ne pas pouvoir lutter.
    Perec, tu es doué, mais bon dieu que tu peux être déprimant pour peu qu'on te lise au mauvais moment.

    "Tu traînes dans les rues, tu entres dans un cinéma ; tu traînes dans les rues, tu entres dans un café ; tu traînes dans les rues, tu regardes la scène [...]. Tu traînes dans les rues, tu entres dans un cinéma où tu vas voir un film qui ressemble à celui que tu viens de voir [...]. Tu sors, tu traînes dans les rues trop éclairées."

    Ou "Tu n'es qu'une ombre trouble, un dur noyau d'indifférence, un regard neutre fuyant les regards. [...] L'oubli s'infiltre dans ta mémoire. Rien ne s'est passé. Rien ne se passera plus."
  • Des souris et des hommes (1937)

    Of Mice and Men

    Sortie : 1937. Roman.

    Livre de John Steinbeck

    Rodé rapidement, comme une pièce de théâtre qui serait en VI actes : ouverture, annonce des thèmes, des personnages et leurs défauts - la terrible bêtise enfantine de Lemmie, et sa force, et les animaux morts écrasés dans la poche. Tout tend à la tragédie, on n'échappe pas à un destin inéluctable, des hommes écrasés comme les souris, par le destin. Conclusion inévitable comme tout serait inévitable, comme tout geste de plus serait vain. Des paroles qui ne trouvent pas leurs oreilles, des personnes qui ne concrétisent jamais leurs espoirs, cloués par la force quotidienne.

    Je préfère Steinbeck plus étalé, avec des thèmes plus sociaux, toujours le drame, mais le drame lié au cadre de l'emploi, venant de l'extérieur et pas de l'impuissance intérieure.

    "C'est comme le paradis. Tout le monde veut un petit bout de terrain. Je lis des tas de livres ici. Personne n'va jamais au ciel, et personne n'arrive jamais à avoir de la terre. C'est tout dans leur tête. Ils passent leur temps à en parler, mais c'est tout dans leur tête."
  • Éducation européenne (1943)

    Sortie : 1943. Roman.

    Livre de Romain Gary (Émile Ajar)

    Gary naît seulement, éclot encore, on le devine dans certaines tournures, dans certains partis pris qui deviendront des obsessions, on le devine sans toutefois le déceler, c'est encore autre chose : c'est la fin de la guerre en sursis, le conte polonais qui rencontre le russe, et où la neige vient tout rendre ou beau ou mortel. C'est l'apprentissage de l'enfant (enfance d'Ivan ?), qui donc connaît son éducation, aux morts injustes, aux amitiés, aux tranches d'espoir. Et on vole comme ça d'un réalisme froid, et parfois je repense au Feu de Barbusse, et parfois on est mièvre et encore enfant d'une belle mièvrerie.
    (oh, et déjà les traces des éléphants des racines du ciel dans le soldat immortel et invisible, le courage qui vient de la croyance profonde en soi)

    "ça s'appelle Education européenne. C'est Tadek Chmura qui m'a suggéré ce titre. Il lui donnait évidemment un sens ironique... Education européenne, pour lui, ce sont les bombes, les massacres, les otages fusillés, les hommes obligés de vivre dans des trous, comme des bêtes... Mais moi, je relève le défi. On peut me dire tant qu'on voudra que la liberté, la dignité, l'honneur d'être un homme, tout ça, enfin, c'est seulement un conte de nourrice, un conte de fées pour lequel on se fait tuer. La vérité, c'est qu'il y a des moments dans l'histoire, des moments comme celui que nous vivons, où tout ce qui empêche l'homme de désespérer, tout ce qui lui permet de croire et de continuer à vivre, a besoin d'une cachette, d'un refuge. Ce refuge, parfois, c'est seulement une chanson, un poème, une musique, un livre. Je voudrais que mon livre soit un de ces refuges, qu'en l'ouvrant, après la guerre, quand tout sera fini, les hommes retrouvent leur bien intact, qu'ils sachent qu'on a pu nous forcer à vivre comme des bêtes, mais qu'on n'a pas pu nous forcer à désespérer. Il n'y a pas d'art désespéré - le désespoir, c'est seulement un manque de talent."
  • Liquidation (2003)

    Felszàmolàs

    Sortie : 2003. Roman.

    Livre de Imre Kertész

    Lu et relu aussitôt.

    "Celui qui reste en vie est toujours coupable.
    Mais je porterai la blessure."

    Réquisitoire polyphonique bouleversant pour la vie, la vie envers et contre tout, pour tenir face à la honte, à la violence, l'absurdité totale. Le vide béant, l'insensé de tenir. Mais le véritable courage, la force véritable c'est peut-être celà, la vie, la seule façon non honteuse de se suicider serai vivre (dans un passage inspiré de Thomas Bernhard). La force vitale comme unique et seul moyen véritable d'expression d'un homme.
    Et puis et puis le chaos de toutes ces voix qui s'élèvent, on a à la fois du théâtre, du passage romancé, de la mémoire, des poèmes même, et des points de vue qui changent sans prévenir, un nouveau genre de stream of consciousness bouleversant entre 10 années et leurs traces. Kertész et ses personnages en chercheurs de traces, de lettres d'adieu ou de roman disparu, recherche sans autre but que la recherche, comme le trainement sans fin des détectives sauvages. Il y a toute l'oeuvre de Kertész qui tonne et echote de nouveau ici, puisqu'il vit dans ses lignes, puisqu'il est une toile, et il réussit l'exploit de l'oeuvre totale. Là des restes du refus, du kaddish, de l'absence de destin, convoqués, réutilisés, remaniés : faire parler les choses. Écrire comme façon de ne plus se taire, même dans l'absurdité de ne plus se taire. Et ça s'ouvre sur Molloy... Il pleuvait, il ne pleuvait pas.
    Rien n'a d'importance. Et la grande vengeance sur ça, c'est bien porter cette blessure, "you must carry that weight".

    " Je crois en l’écriture. En rien d’autre, seulement en l’écriture. L’homme vit comme un ver mais écrit comme un dieu. Autrefois, on connaissait ce mystère oublié de nos jours : le monde se compose de tessons qui s’éparpillent, c’est un obscur chaos incohérent que seule l’écriture peut maintenir. Si tu as une idée du monde, si tu n’as pas oublié tout ce qui s’est passé, alors sache que c’est l’écriture qui a créé pour toi le simple fait que tu as un monde et qu’elle continue à le faire, elle est la toile d’araignée invisible qui relie nos vies, le logos. "

    ---

    Ma liste sur Kertész : https://www.senscritique.com/liste/Imre_Kertesz_bribes_et_ordre_sur_le_monde_desespere_d_un_etr/2052936
  • En attendant Godot (1952)

    Sortie : 1952. Théâtre.

    Livre de Samuel Beckett

    (relu)

    Il n'y a rien à faire, il n'y a qu'à attendre. On ne comprend personne, personne ne nous comprend, et personne ne viendra jamais à notre aide. Tout au plus on nous fera violence, tout au plus l'absurdité du mal nous frappera. Mais jamais on ne sera satisfait, jamais on n'aura de réponses, jamais on n'aura de récompense, l'attente est à jamais insatisfaite. Du temps qu'il y a, on ne sait pas quoi faire, on le passe comme on peut. Mal. Comme on sait faire. Et c'est le silence qui revient sans cesse. Les choses qui se répètent. L'oubli. On est tous des perdus en puissance. Des incapables, incapables de rien retenir, les gens comme leur souvenir, incapable de rien faire que de barboter, maugréer, de vivre la solitude. Peut-être, peut-être ça viendra demain.

    "Est-ce que j'ai dormi, pendant que les autres souffraient ? Est-ce que je dors en ce moment ? Demain, quand je croirai me réveiller, que dirai-je de cette journée ? Qu'avec Estragon mon ami, à cet endroit, jusqu'à la tombée de la nuit, j'ai attendu Godot ? Que Pozzo est passé, avec son porteur, et qu'il nous a parlé ? Sans doute. Mais dans tout ça qu'y aura-t-il de vrai ? Lui [Estragon] ne saura rien. Il parlera des coups qu'il a reçus et je lui donnerai une carotte. (Un temps.) A cehval sur une tombe et une naissance difficile. Du fond du trou, rêveusement, le fossoyeur applique ses fers. On a le temps de vieillir. L'air est plein de nos cris. (Il écoute.) Mais l'habitude est une grande sourdine. (Il regarde Estragon.) Moi aussi, un autre me regarde, en se disant, Il dort, il ne sait pas, qu'il dorme. (Un temps.) Je ne peux pas continuer. (Un temps.) Qu'est-ce que j'ai dit ?"
  • Tous ceux qui tombent (1957)

    All That Fall

    Sortie : . Théâtre.

    Livre de Samuel Beckett

    Moui, sarcasmes et farce burlesque de la vie, je m'ennuie ferme sur ce pod radio très court (probablement plus drôle écouté comme tel), on s'accroche comme on peut aux autres par peur de tomber, et on chute pourtant.
  • Thomas l'obscur (1950)

    Sortie : 1950. Roman.

    Livre de Maurice Blanchot

    Etouffement des consistances. Des vies comme des morts. Tout s'acharne vers le nulle part, le vide absolu désaccompli même de sa notion de vide. Gouffre modelable et amorphe, qui a tout moment peut dévorer. Noyer. Ce sont des bas-fonds supprimés, une solitude de suppression, l'abîme, l'abîme. Dérobade incessante du néant devant le néant même, absence de chacune des absences, aveuglement complet et intrus - presque un cynisme antique réappris, réappliqué à ses sens, ses sentiments. Les joies sont glacées. Les réconforts des ivresses. Contradictions merveilleuses, clarté absolue.

    "Je tire son effroi de l'effroi que je n'ai pas."

    "Tout à l'heure, c'est la lumière baignant sa figure, le reflet éclairant sa robe, qui rendaient sa présence si réconfortante, et maintenant cet éclat s'évanouissait. Il n'y avait plus qu'un être dont la fragilité apparaissait dans la beauté fanée et qui perdait même toute réalité, comme si les contours du corps n'avaient pas été dessinés par la lumière, mais par une phosphorescence diffuse, émanée, croyait-on des os."

    "Cette dureté pesa terriblement sur Anne ; elle ressentit comme un vide immense l'absence en elle de tout sentiment, et l'angoisse l'étreignit. Alors, sans la forme de cette passion primordiale, n'ayant plus qu'une âme silencieuse et morne, ayant un coeur vide et mort, elle offrit son absence d'amitié comme l'amitié la plus vraie et la plus pure [...] "
  • Corps du roi (2002)

    Sortie : 2002. Récit.

    Livre de Pierre Michon

    Belles lectures, relectures d'auteurs et de leur vie humaine devant l'auteur, Beckett et Faulkner à partir de leur photo, Ibn Manglî à partir de sa vision divinatoire de sa mort sous forme de faucon gerfaut, Flaubert sous son masque de chair ammalgamée. Grandes fresques des hommes devant leur livre ; ce qu'ils sont, ce qu'ils restent. Corps éternel immortel et corps défroqué du roi. Les éléphants et les baleines, magnifiques dans leur superflu.

    "Le ciel nous porte. Le ciel est un très grand homme. Il est père et roi à notre place, il fait cela bien mieux que nous."

    "Il est calme, il a écrit Le Bruit et la Fureur, il est le grand rhéteur, l'éléphant. Son maître est apparu en lui, massif et rhétoricien comme une cuite. Il a inventé une prose en forme de bulldozer dans laquelle Dieu sans trêve se répète. La combustion de la prose est aussi impeccable que celle d'une Lucky Strike."
  • Pas dans le cul aujourd'hui (2014)

    Sortie : août 2014. Correspondance.

    Livre de Jana Cerna

    Lettre-amour folle, anarchique, pleine de toute la vie et de tout le désir (sexuel, scabreux, intime). On y croise une littérature totale, sans censure, sans doutes, qui est pleine d'un véritable éclat : touchant à coup d'ailes gigantesques de cygne blanc, au-dessus des distances. Il y a comme l'indestructibilité de l'intime qui est touché ici, quelque chose résonnant avec l'âme car ne s'imposant pas de rationalité, de normalité. L'inséparabilité d'un esprit pensé par un autre esprit : lettre-totale.

    "Et s'il est quelque chose qui me remplit d'optimisme et d'un espoir véritable, non l'espoir en quoi que ce soit, mais l'espoir en tant que tel, au sens le plus profond du terme, tel que j'en ai besoin pour être sauvée, tel qu'il est nécessaire à tout un chacun, car le salut ne peut lui venir qu'au nom de cet espoir, c'est la certitude de cette grâce, certitude empirique apportée par le vécu, non la certitude que nous avons reçu la grâce, mais simplement que la grâce existe."
  • L'Orphelin (1992)

    Sortie : octobre 1992. Roman.

    Livre de Pierre Bergounioux

    Lecture fascinante d'apprentissage de la vie, inégale, et de tous ses défauts. On veut le non-état, envenimé par la honte de faire mourir en rêve son père, et on est l'arbre, l'écorce plus que la peau, on croit qu'être c'est être aussi entier, sans désir autre. On pense être seul ainsi, à être locomotive, à désirer frapper les riblons. Impavide, on a l'effroi des demi-siècles n'étant pas le notre, d'être le second (ou même pas le premier des seconds), puis il y a le livre. Flaubert. Qui nous rassure dans notre non-existence. Puisqu'on ne pourra foncer, on rayonnera. Admission de la rainure de nos apprêts, des chicots de notre tronc. Être cette gousse de chair dans ce que ça implique du désir de règne végétal jamais rassasié. Et tout ce "To be or not to be", et la lente inclination à devenir une élégie au père... Sublime.

    "Il faut de longs efforts, des quantité de temps à deux chiffres pour se changer."

    "Ne pouvant convertir en mouvement l'énergie potentielle qui m'était imprimée en jet continu, j'ai dû m'arranger pour la dissiper sous forme de rayonnement, lequel n'est que du mouvement contrarié."
  • Facing (2005)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Sylvain Coher

    "Marcher plutôt que ne rien faire", en une formule introductive, tout est dit. Un homme fuit le travail après un débauchage ("Regarde Saint Christophe, et va t'en rassuré"). Il marche, sans but. Il boucle. Va a des rendez-vous forcés pour les recherches d'emploi, pour les aides. Refuse. Il marche. Réconfort léger de la famille. Il marche, et viennent des pensées. Des bouts. Formules publicitaires, puis nature, ronces, et la voix d'hôtesse résonne. Marcher. Tu marches sans but, juste gérer son temps pour revenir chez toi le soir. Affres de la délocalisation, des "plans fiscaux", des bras à récupérer moins chers ailleurs, sans rembourser deux fois la différence. Dans le grand silence des campagnes, du pays des Mauges, tu marches. Ca pourrait être la Creuse, la Corrèze, les Vosges : c'est ce pays. Tu marches, et la voix d'hôtesse te prie d'être raisonnable, avantages, compétences requises, nuits potentielles, horaires annualisées. Marcher comme échappatoire, comme liberté, comme humanité.

    "[...] tu ne bouges plus et la terre tourne, tourne rond à ce que tu peux voir et sentir tourner sous tes pieds.
    - Pire, tu marches contre elle, la terre, Georges : en sens inverse, te dit Ma devant le journal télévisé. Mesure d'embauche. Recul du. Aide à. Prime à l'emploi.
    Vous avez une expérience confirmée dans ce domaine d'activité. Un fort esprit d'équipe. Vous êtes autonome, réactif et rigoureux. [...]"
  • Nos animaux préférés (2006)

    Sortie : janvier 2006. Roman.

    Livre de Antoine Volodine

    Post-exotisme, livre-jungle, plein de foliacés, de lianes, "entrevoûtes" comme il dit : Volodine relève un drôle de défi avec ce recueil de nouvelles qui s'entreparlent, puisqu'il y trace des narrateurs virtuels parlant de contes virtuels d'époques d'apocalypses futures, où bien peu d'humains sont présents (et sont réduits à presque rien, à désirer le premier reproducteur venu). Il y a un côté Borges finalement, au sein même des nouvelles parfois, mais rien que dans la structure, déjà labyrinthe en soi, du tout : et le vocabulaire se fond aux besoins de raconter quelque chose de jamais-vu, c'est l'inédit psalmodié comme des légendes ressassées de village, c'est les pachydermes et les rois paralysés, les Balbutiar, et toutes les fausses confidences, les rêves, les traîtrises et les complots ourdis. Comme s'il n'y avait plus que le malheur, la salissure comme avenir.

    "Minesse avait un jour été remarquée par le roi, alors qu’incognito celui-ci flânait dans le quartier des boutiques obscures. Ses parents tenaient une échoppe d’herbes et de confiserie, et ils y végétaient, accablés par la dégradation de leurs marges commerciales. Ils ne fondaient aucun espoir sur leur fille. Celle-ci en effet traversait avec insouciance la conjoncture économique défavorable, ne vendait son corps à personne pour aider à boucler les fins de mois ; elle n’avait pas l’absence de scrupules qu’il faut pour réussir dans le capitalisme primitif, et elle se piquait d’être étudiante."
  • Absalon, Absalon ! (1936)

    Absalom, Absalom!

    Sortie : 1936. Roman.

    Livre de William Faulkner

    "car le n'était pas, est, était n'est la gratification que des éléphants et des baleines énormes et futiles"

    Immensité. La littérature poussée dan ses derniers retranchements. L'effondrement d'une maison, l'effondrement des mots, des structures, des lignes historiques et des êtres. Sutpen, et un jeu d'échec raté de pragmatisme, on oublie les êtres devant le pragmatisme, et on fonde quelque chose de voué à l'échec, à la disparition. Et l'on revoie avec le temps cette dynastie malheureuse, ces atrides renouvelés, la défaite du Sud, la poussière soulevée et les visages défigurés de douleur, de peur, de haine. Faulkner : feu. Et ça tire, et ça ne s'arrête plus, sur des pages et des pages, où l'italique côtoie l'absence de ponctuation, le point s'échappe toujours plus loin, les parenthèses cachent d'autres parenthèses intérieures qui s'additionnent, et on creuse encore plus la phrase parfaite. La non-phrase presque. Fleuve-mots écrit, à l'oralité toujours présente, puisqu'on raconte, et on raconte le démon, le mystique, la création comme d'un dieu, ou de son démon parfait. On parle de souffle. Il restait au moins le souffle, tendu, souffreteux, pénible : il y aura toujours et il y a toujours eu le souffle. L'échec d'Absalon est immense, et comme dit Faulker et rappelle François Pitavy, "c'est la grandeur de l'échec qui donne la mesure de la splendeur du rêve où l'oeuvre s'origine", et quel rêve splendide. Après l'évanescence de tous les événements du texte, la réalisation soudaine. Une trame trop grande, inhumaine, d'envergure telle... La lecture m'aura fatigué, éprouvé, remué, mis au bord du gouffre. On lutte contre le livre puis avec, on discerne peu à peu les liens des Sutpen, on époussette des restes de cendres, de suies, de poussière. Et les yeux du démon reviennent toujours, pèseront toujours. Et tous les désespoirs et les craintes seront criées, hurlées : Absalon, Absalon ! Fils regretté, dynastie morte du Roi David ! - et tout ne sera que néant et poussières.
  • Des putains meurtrières (2001)

    Putas asesinas

    Sortie : 2001. Nouvelle.

    Livre de Roberto Bolaño

    (Relu)

    Je distingue des choses que je n'avais pas lu aux premiers abords avec le recul ; quelques références parfois (la description de l'Andreï Roublev de Tarkovski, la connaissance de l'oeuvre de Jodorowsky). Autrement, c'est des pistes-lectures sombres, toujours dans les doutes, les flous, la frontière mince du rêve et du réel, ou plutôt l'horreur totale du réel parfois, la violence au Chili, ou réservée aux exilés chiliens en Europe, ou même pour le monde entier, les lectures qui s'accumulent et les portraits qui se font petit à petit. La littérature dessinée dans le sang, les souffrances et l'oubli ; la destinée tracée dans l'ombre, et l'ivresse et l'alcool comme moyen de perdre la lucidité. Des nuits sans astres, et des déserts noyés de lunes.

    ---

    Ma liste sur Roberto : https://www.senscritique.com/liste/Top_Roberto_Bolano_Una_tormenta_de_mierda/2194637
  • Oh les beaux jours (1961)

    Happy Days

    Sortie : . Théâtre.

    Livre de Samuel Beckett

    (Suivi de Pas Moi)

    Langue théâtrale décomposée, mise en scène à trous. Il y a l'accumulation des suspensions, des mots mangés, intercalés, arrêtés, comme si les personnages ne pouvaient rien saisir, rien avoir de net. C'est agaçant et souvent assez vain je trouve, mais ça trouve parfois les rythmes justes. Et il y a Pas moi, un beau souffle qui exagère les suspensions précédentes - et finalement me suspend plus.
  • Océan mer (1993)

    Oceano mare

    Sortie : 1993. Roman.

    Livre de Alessandro Baricco

    Prose magique, mi-chemin entre l'épopée lyrique, le poème, tendresse de l'équilibre du tout, et nostalgie de vies pas encore passées, c'est un livre plein d'inaccompli qui pointe, de croyances, d'espoir de faire quelque chose : retrouver le goût de vivre, ou peindre une toile, trouver l'amour, oublier un vieux naufrage. Tout baigne dans l'atmosphère de l'inconnu, dans cette pension spectre. L'océan mer en dessous, l'immensité devant laquelle on se réduit. Comprendre le début, la fin de l'océan, réussir à parler, dire la mer, voir ses efforts à néant, parce qu'on ne sait peut-être pas bien vivre. C'est parfois un tout petit peu frustrant peut-être tout cet enrobage, cette prose qui ne se satisfait jamais et cherche l'exploit - mais ça le réussit souvent, quand ça ne saccade pas trop la lecture. Lecture par vagues, et à la fin tout se retire poliment.

    "Posée sur la corniche ultime du monde, à un pas de la fin de la mer, la pension Almayer laissait, ce soir-là encore, l'obscurité réduire peu à peu au silence les couleurs de ses murs : et celles de la terre tout entière et de l'océan tout entier. Elle semblait - posée là, solitaire - avoir été oubliée. Comme si une procession de pensions, de tous genres et de tous âges, était passée un jour par là, longeant la mer, et qu'une d'entre elles se fût détachée du groupe, fatiguée, et, se laissant dépasser par ses compagnes de voyage, eût décidé de s'arrêter sur cette ébauche de colline, cédant à sa propre faiblesse, penchant la tête en attendant la fin. Telle était la pension Almayer. Elle avait cette beauté que seuls peuvent avoir les vaincus. Et la limpidité de ce qui est faible. Et la solitude, parfaite, de ce qui s'est perdu."
  • Le livre des êtres imaginaires (1967)

    Sortie : 1967.

    Livre de Jorge Luis Borges

    Pas de ce que je préfère chez Borges ; catalogue d'êtres imaginaires, donc, repérés à droite à gauche, chez les grecs, dans la Tentation de Flaubert, chez Kafka, ou encore chez les chinois. J'aime toujours autant retomber dans les bestiaires pourtant, les noms incroyables comme ichtyocentaures, catoblépas, béhémoth, banshee, lémures, ouroboros... Mais la curiosité ne suffit pas elle seule, ni le style. Il faudra sûrement attendre l'Aleph pour que Borges m'emporte totalement encore comme pour ses Fictions.

    "Aujourd'hui personne ne croit aux Sylphes mais on continue d'appliquer aux femmes sveltes, comme un éloge banal, le terme de "sylphide". Les Sylphes occupent une place intermédiaire entre les êtres matériels et les êtres immatériels. La poésie romantique et le ballet ne les ont pas dédaignés."
  • Perturbation (1967)

    Verstörung

    Sortie : 1967. Roman.

    Livre de Thomas Bernhard

    Exploration chahutée des âmes des malades, des perdus, des déséquilibres qui pèsent, et des fascinations mortifères. D'abord limpide, puis de plus en plus chaotique, des phrases qui en induisent d'autres, des paroles rapportées de paroles rapportées de narrateurs qui racontent ce que d'autres ont dit ; transmission de paroles anciennes, du profond. C'est vertigineux, parfois glacial, assez aigre, quelque chose pas si loin de Kertész. Et toutes les paroles étouffent comme les oiseaux, comme les fleurs, et tout est traumatique.

    (merci à Bouaziz d'avoir signé l'exemplaire de la bibliothèque Demy de la ville de Nantes, sous ma demande)

    "Momentanément, ma conscience est toujours totalement catégorique, hypothétiue, disjonctive. Il est possible que les requins se mettent effectivement à voler dans les airs, étant donné que rien n'est fantastique... Dans toutes les lettres, quand même il n'est pas fait allusion à cela, dit le prince, je lis toujours l'amertume d'un auteur face à son propre destin. Je le vois, profondément enfoui sous la surface de son désespoir, tâchant de se faire entendre à la surface, égarant ce qui est d'ores et déjà égaré, etc. Le trait comique ou amusant des hommes se manifeste avec le plus d'évidence dans son tourment, tout comme son tourment se manifeste dans les aspects comiques, amusants, etc. Peu à peu, les étoiles, les corps célestes (que nous ne voyions pas), dit le prince, deviennent les symboles que nous avons toujours vus en eux. Nous nous donnons ainsi l’illusion d'avoir un créateur. La raison, cher docteur, est alogique. Le salut est là où nous n'allons pas parce que nous ne pouvons pas rebrousser chemin. Plus les difficultés sont grandes, plus j'aime vivre, voilà une phrase que j'ai usée à force de la remuer dans ma tête pendant des nuits entières. Parce que nous définissons l'objet par sa représentation, nous croyons que nous sommes dans l'expérience. Mais les apparences sont des hypothèses sans rapport avec le réel. Nous avons une conscience de la représentation et nous devons nous contenter de cela. La poésie, parce que la raison nous tient à distance du réel. Pour avoir pris conscience de la problématique de notre existence, nous nous croyons d'essence philosophique. Nous sommes constamment écrasés par ce que nous touchons, aussi sommes-nous constamment écrasés par tout. Notre vie, échappant à la nature, nous est une charge écrasante."
  • Molloy (1951)

    Sortie : 1951. Roman.

    Livre de Samuel Beckett

    Merveille du rapetissement, de la réduction, de la conscience amenuisée, et du laisser-traîner. Molloy a pour tout monde celui qu'il se sait, et il le laisse se réduire car il ne semble plus avoir conscience de lui-même. Le monde réduit, l'inconsistance du personnage (ses béquilles dont il n'a besoin que quand il se rappelle être Molloy). C'est à la fois flottant, comme toujours malléable, et en même temps ça a un recul fou sur le pouvoir du dire, des mots, de la littérature. Un esprit qui tourne en rond dans une quête du soi perpétuelle, Moran cherche à travers l'enquête de Molloy qui il est également. On se perd et se répand, on tourne en rond indéfiniment autour du vide. La fiction où tout est vrai et son contraire aussi, parce qu'on le dit. Puis petit à petit on se perd, on s'est répandu en errances, on n'a plus rien vraiment pour soi.

    "Certaines questions d’ordre théologique me préoccupaient bizarrement. En voici quelques-unes.
    1° Que vaut la théorie qui veut qu’Ève soit sortie, non pas de la côte d’Adam, mais d’une tumeur au gras de la jambe (cul ?) ?
    2° Le serpent rampait-il ou, comme l’affirme Comestor, marchait-il debout ?
    3° Marie conçut-elle par l’oreille, comme le veulent saint Augustin et Adobard ?
    4° L’antéchrist combien de temps va-t-il nous faire poireauter encore ?
    5° Cela a-t-il vraiment de l’importance de quelle main on s’absterge le podex ?
    6° Que penser du serment des Irlandais proféré la main droite sur les reliques des saints et la gauche sur le membre viril ?
    7° La nature observe-t-elle le sabbat ?
    8° Serait-il exact que les diables ne souffrent point des tourments infernaux ?
    9° Théologie algébrique de Craig. Qu’en penser ?
    10° Serait-il exact que saint Roch enfant ne voulait téter ni les mercredis ni les vendredis ?
    11° Que penser de l’excommunication de la vermine au seizième siècle ?
    12° Faut-il approuver le cordonnier italien Lovât qui, s’étant châtré, se crucifia ?
    13° Que foutait Dieu avant la création ?
    14° La vision béatique ne serait-elle pas une source d’ennui, à la longue ?
    15° Serait-il exact que le supplice de Judas est suspendu le samedi ?
    16° Si l’on disait la messe des morts pour les vivants ?
    Et je me récitais le joli Pater quiétiste, Dieu qui n’êtes pas plus au ciel que sur la terre et dans les enfers, je ne veux ni ne désire que votre nom soit sanctifié, vous savez ce qui vous convient. Etc. Le milieu et la fin sont très jolis."