Lectures ´19

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40 livres

par bilouaustria

2018 : https://www.senscritique.com/liste/Lectures_18/1972007
2017 : https://www.senscritique.com/liste/Lectures_17/1563087
2016 : http://www.senscritique.com/liste/Lectures_16/1129016
2015 : http://www.senscritique.com/liste/Lectures_15/698739
2014 : http://www.senscritique.com/liste/Lectures_14/361594

Le top :
1. "Falconer", John Cheever
2. "My Dark Places", James Ellroy
3. "Les deux sacrements", Heinrich Böll
4. "Les mange-pas-cher", Thomas Bernhard.
5. "Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas", Imre Kertész

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  • Anatomie d'un instant (2010)

    Sortie : août 2010. Roman.

    Livre de Javier Cercas

    Cercas, on le sait, est très méthodique et méticuleux, il va au bout de ses livres, épuise ses sujets. Donc quand il décide de se lancer dans cette enquête sur le coup d´état du 23 février 1981, il sait qu'il se lance en réalité dans trois livres. Il y a le livre d'histoire ou la manière dont Cercas entend écrire un livre d'histoire, c'est-à-dire travailler une matière de non-fiction mais avec une certaine liberté dans le style du moins (le travail de recherche est par ailleurs très sérieux, les sources et notes de bas de pages nombreuses). Cercas s'offre également un délire spéculatif comparable à l'assassinat de JFK à partir de l'enregistrement des militaires qui font leur entrée dans l'hémicycle et prennent les parlementaires en otages. C'est le livre des hypothèses, celui qui traque chaque visage, chaque détail et en déduit des pages entières - exercice plutôt excitant pour un romancier. Il réussit parfaitement ces deux aspects mais le sommet de ces plus de 500 pages reste les cent dernières consacrées au portrait d'Adolfo Suárez, dont il fait un arriviste de province et véritablement un personnage de roman (du 19ème, un Julien Sorel ou Lucien de Rubempré). Je crois que j'aurais aimé encore davantage voir Cercas emprunter cette voie : faire de ces événements politiques majeurs des éléments d'une fiction plus personnelle. Mais comme simple document sur la transition espagnole du franquisme vers la démocratie, c'est passionnant.
  • Automne, liberté (1994)

    Herbst, Freiheit. Ein Nachtstück

    Sortie : 1994. Roman.

    Livre de Werner Kofler

    J'avais buté sur les premières pages il y a quelques années, impossible d'aller plus loin malgré les recommandations de Claro dans son "Cannibal lecteur", je cite : "la phrase koflerienne frétille, rumine, chaloupe, traficote, elle gratte là où ça devrait démanger, à même la cervelle". Oui, mais il faut préciser aussi qu'il m'aura fallu plusieurs essais, une concentration au beau fixe, et trois jours de bataille pour venir au terme de ces cent petites pages. Avant de condamner l'ami Kofler et l'enfermer définitivement dans la cage des illisibles et autres forcenés de la littérature pour happy few, il convient de rendre hommage à sa conception toute personnelle de l'autobiographie. Ici il part de photos qu'il décrit pour ensuite dériver vers des souvenirs, des anecdotes jamais achevées, des sauts de moutons, de l'esprit surtout, que l'on suit ou pas, s'interrompant sans arrêt, vitupérant, mais trouvant aussi des raccourcis visuels puissants, évoquant dans le brouillard des mots des images puissantes. Bernard Banoun, son remarquable traducteur signe aussi une belle postface où il rappelle le terme de "délire associatif" qu'on a pu coller comme étiquette au style puzzle de l'autrichien. On ne comprend rien mais quelque chose de plus fort reste, comme une variation littéraire de la persistance rétinienne.
  • Papiers collés (1960)

    Sortie : 1960. Essai.

    Livre de Georges Perros

    Georges Perros note sur des bouts de papiers, tickets de métro, boîtes d'allumettes, les idées qui lui viennent. Ce sont des commentaires sur des lectures, des remarques sur le théâtre, des questions plus personnelles ou des aphorismes. Cette forme, éclatée au possible, fragmentée à l'extrême n'est pas un problème en soi : elle fonctionne parfaitement chez Nietzsche, chez Pessoa. Mais il faut être un génie pour créer quelque chose de ces éclats, et aussi pour tenir la distance. Dans ces "papiers collés" on est très loin du compte. Il y a bien, oui, ici et là, quelques jolies formules, quelques maigres éclairs (qui oserait rassembler deux cent pages d'aphorismes dont pas un seul n'attirerait un peu le regard ?). Donc par exemple celui-ci : "La mémoire est comme le dessus d'une cheminée. Pleine de bibelots qu'il sied de ne pas casser, mais qu'on ne voit plus." Il convient bien de les noter ces quelques phrases qui vous plairont parce que l'essentiel ici est ennui, gêne polie, misogynie et frustrations. Perros n'écrit tantôt pas parce qu'il est pétrifié par son idéal de littérature. Tantôt parce qu'il faut bien profiter de la vie. On comprend surtout que collectionner des bouts de papiers quand une idée plus ou moins bonne lui vient, c'est la vie d'écrivain à peu de frais. Parfois, l'égo de Perros semble s'interposer entre ses idées et le lecteur. Autant dire que si ce puzzle forme au final un portrait, c'est un portrait peu flatteur.
  • Gerald reçoit (1988)

    Gerald's party

    Sortie : 1988. Roman.

    Livre de Robert Coover

    Un critique du New York Times écrit en 1985 à la sortie du livre que "Gerald's party" ressemble à un chapitre raté du "Ulysses" de Joyce, ce qui est à la fois une critique sévère (mais juste) et une manière de dire que Coover a l'ambition des plus grands et qu'il tutoie par instants les sommets. La première impression pourtant, c'est celle d'un improbable brouhaha, d'un chaos permanent. Gerald a organisé une fête, un vrai bordel, où l'on mange et boit bien plus que nécessaire, où l'on trouve un cadavre au milieu du salon, où tout le monde baise avec tout le monde sans vraiment que ce soit un problème. Il y a une enquête de police farfelue, des rêves, un plombier, un garçon de 5 ans et son lapin, un type abattu à bout portant au milieu d'une conversation. Coover rend le chaos sonore en coupant les conversations, collant bout à bout des morceaux de phrases qui jamais n'arrivent à complètement exprimer quelque chose, un peu comme un Dos Passos bègue. L'idée semble-t-il est de découper le temps, de le rendre malléable au possible, de tourner ces quelques heures en 360 pages, prouvant combien le temps est une affaire de perception. Est-ce la raison pour laquelle les policiers saisissent les montres de tous les invités ? Il y a même un personnage qui crie "je veux VOIR le temps" ! Pour le lecteur, pourtant, en dehors de quelques passages absolument brillants, voilà un roman qui semble durer une éternité.
  • Falconer (1977)

    Sortie : 1977. Roman.

    Livre de John Cheever

    (anglais)

    "Falconer" est sûrement le plus grand roman de John Cheever, c'est Joan Didion qui le dit, un livre extrêmement puissant, atypique si on pense que c'est un roman carcéral dans lequel finalement assez peu de l'action se passe réellement entre les barreaux de cette prison. Le reste, le plus puissant, c'est le monde intérieur, les souvenirs, les anecdotes, l'homme enfermé seul avec ses pensées, l'esprit qui divague, qui saute vingt ans en arrière sans grande nécessité, ce sentiment que "l'histoire" est un gros mot face à la maestria avec laquelle ici la matière narrative est constamment mise en mouvement. Cheever sortait d'une énième et interminable noyade dans l'alcool quand il a retrouvé assez de lucidité, on ne sait comment, et a écrit cette merveille. Ferragus le détenu, personnage central perdu plus que héros, c´est Cheever évidemment, si l'on remplace l'alcool par la drogue du condamné, si l'on fait des murs de la cellule le mariage brinquebalant et le malaise dans lequel vivait l'auteur. Ils sont tous les deux des personnages intelligents qui n'exploitent pas pleinement leur potentiel et finissent par couler, entre auto-critique et substances (le personnage a tué son frère). Il y a aussi les aventures homosexuelles qui sont dans Falconer une réalisation de certains interdits que Cheever voulaient braver. Mais ces parallèles ne sont jamais les limites du texte, au contraire, on peut voir un jeu de similitudes si l'on se penche de près, mais il y a beaucoup plus de richesse à simplement apprécier l'art et la simplicité des mots, comment de petits épisodes viennent se greffer avec une grande justesse, à quel point l'intensité monte sans que ce soit affaire de grand style ou de dramatisation à outrance. Le livre est une évidence comme peu s'imposent et beaucoup prendront sa simplicité pour un exercice un peu mineur : il paraît facile de passer à côté de ce grand livre tant il se fait discret et modeste, tant Cheever, au sommet, n'a plus rien à gagner, plus rien à prouver.
  • Le Curé de Tours (1832)

    Sortie : 1832. Roman.

    Livre de Honoré de Balzac

    Il est hautement conseillé de se plonger régulièrement dans un bain de Balzac, même quand ce n'est pas pour y trouver le texte le plus mémorable de la Comédie Humaine. Parce qu'on y remet un peu sa langue en place, que les portraits sont absolument parfaits, que ce soit notre curé rondouillard et un peu maladroit ou la peste de vielle fille qui lui sert d'ennemie ici. C'est un roman boule de neige, ou peut-être Langien, chaque scène, chaque mot appelle irrémédiablement le mot suivant, la scène en conséquence qui s'imposait. Et notre curé n'échappera pas à sa curée (ahaha) plus ou moins méritée. La fable est délicieuse mais Balzac me paraît plus percutant sur la durée, quand il place avec minutie ses pions et ses mots justes. Là l'anecdote politique est mordante mais n'a bien sûr pas l'impact de ses plus grands romans.
  • Chez les fous (1925)

    Sortie : 1925. Récit.

    Livre de Albert Londres

    Albert Londres est une référence pour tout journaliste, et il convenait enfin de venir se frotter de plus près à ses textes, en l'occurrence cette enquête dans les asiles de France. Ce qui saute aux yeux, c'est la façon dont le texte vit et reste tout à la fois extrêmement bien pensé. Il y adresse, chapitre après chapitre, toutes les questions attendues sur le thèmes des fous, les conditions d'internement, les méthodes, la réinsertion, le diagnostique, l'avenir du fou, ce qu'il dit de notre société etc. C'est plus ou moins un chapitre-une idée pour caricaturer mais c'est fait remarquablement, Londres n'hésite pas à se mettre lui-même en scène (ce que j'ai trouvé assez moderne), il a aussi une haute idée du journalisme qui rien ne doit venir contrarier. Il s'intéresse pour autant sincèrement à ses fous, il y a de l'humanité et une grande violence dans ces pages, et le ton de fausse légèreté qu'il adopte lui permet de dire aussi quelques horreurs sans passer pour un monstre. Intéressant d'un point de vue de l'écriture comment il capture dans sa première phrase le lecteur et termine toujours sur une habile et élégante pirouette - comme tout bon journaliste qui a perfectionné patiemment son métier. C'est une autre époque mais les choses ont-elles fondamentalement changées ?
  • L'Habitude d'être (1979)

    The Habit of Being: Letters

    Sortie : 1979. Correspondance, biographie et récit.

    Livre de Flannery O'Connor

    Le lecteur est forcément dans une position un peu étrange à la lecture de ces lettres, en sachant plus que son auteur, notamment quand la pauvre Flannery disserte sur la patience avec laquelle elle se consacre à relire et parfaire ses nouvelles alors que nous savons qu'il lui reste moins d'un an à vivre (elle meurt à 39 ans des complications de son lupus). Son travail, O'Connor en parle volontiers, et ce serait presque son sujet favori si la religion n'avait une place aussi centrale dans sa vie. On comprend donc que certains de ses textes qui peuvent paraître ironiques à cause de leur mordant, sont en réalité tout à fait sincères. Elle écrit un livre à quatre mains avec des religieuses, elle s'offre même un pélerinage à Lourdes. Ce qu'on suppose moins, c'est son attitude plutôt vieux jeu (et très sudiste) vis-à-vis des noirs : une relation complexe, souvent bienveillante quoiqu'un peu suffisante, qui se moque des mouvements politiques et autres manifestations des années 1960 et ridiculise James Baldwin (s'il n'était pas noir, personne ne s'intéresserait à lui écrit-elle en substance). Elle a aussi des réponses sèches et presque explosives à certaines lettres de ses amis. On sent une personnalité très indépendante, croyante, au regard acéré mais aussi peut-être un peu sur la défensive, légèrement sauvage (dans son bled, avec sa mère, à près de quarante ans). C'est tout ça à la fois que nous donne à voir la correspondance de Flannery O'Connor, c'est rentré dans l'intimité d'un écrivain absolument génial et comprendre un peu mieux son combat au jour le jour avec la maladie, ses habitudes d'écriture, ses lectures, ses colères.
  • La Reine des pommes (1957)

    A Rage in Harlem

    Sortie : 1957. Roman.

    Livre de Chester Himes

    (anglais)

    Chester Himes a une voix singulière, que ce soit dans la littérature policière ou simplement comme écrivain au sens plus large. Il maîtrise les argots d'Harlem et restitue l'atmosphère de ce quartier dans les années 1950 comme personne (on dit qu'il a fait d'Harlem ce que Chandler avait fait de Los Angeles). Il y a un nombre incalculable de personnages hauts en couleurs, de situations rocambolesques, c'est très rythmé et les scènes d'action, particulièrement violentes, sont très visuelles... et pourtant, malgré le sang, il y a un humour qui plane sur le livre, au milieu des cadavres, des pots de vin et de la souillure et qui change tout. C'est pop, on imagine ce que donnerait le film, quelle énergie ! Les changements de point de vue autour d'une seule et même scène sont aussi très habilement orchestrés, je suis pas toujours très preneur de littérature de genre mais je dois reconnaître que "A rage in Harlem" est un morceau de choix. (On m'a passé le livre avec dégoût : "tu verras, c'est ce que j'ai lu de pire récemment". Je n'en reviens toujours pas : tous les goûts sont décidément dans la nature !)
  • Les Ambassadeurs (1903)

    The Ambassadors

    Sortie : 1903. Roman.

    Livre de Henry James

    Et dire que James envisageait à l'origine d'en faire une nouvelle ! Je pensais constamment en lisant ces plus de 600 pages, pourquoi ne pas raconter cette histoire en 50, peut-être 100 pages ? N'y a-t-il pas une forme de complaisance chez James à écrire interminablement ses jolies phrases comme si le récit en lui-même n'était plus essentiel, même à vrai dire secondaire ? On dira que c'est une forme de modernité ou que sais-je, une élégance indémodable, mais je ne dois probablement pas être assez sensible au style d'Henry James, c'est aussi simple que ça (la phrase longue mais jamais coulante, sans fluidité parce que constamment interrompue et entrecoupée, incapable d'aller au bout d'elle-même). Par ailleurs, je suis absolument admiratif de sa remarquable science du détail, un personnage croise les jambes, et il va dériver 4 pages sur ce que ce croisement de jambes peut signifier. Il y a un art subtil et sensible de l'observation à son paroxysme, une forme de génie, d'ultra-perception de ce que les silences nous disent, des sous-entendus également, si bien que les dialogues sont quasiment des conversations entre diplomates : personne ne dit jamais rien mais entre les lignes on cède du terrain, on avoue à demi mot, et des pages d'analyses suivent ces conversations inachevées. C'est probablement un genre unique en soi, et il faut reconnaître que l'ensemble est impeccablement tenu pour encore davantage faire ressortir les quelques moments où l'émotion surgit comme impossible à contenir plus longtemps. La scène du "vivez" etc et celle de la ballade façon tableau impressionniste vers la fin du roman en sont de parfaits exemples. De très belles scènes qui gagnent en intensité avec le temps, longtemps encore après la lecture du livre. Mais qu'elles ne fassent pas oublier que "Les ambassadeurs" fait facilement 400 pages de trop.
  • La Lucarne (2011)

    Claraboia

    Sortie : 2011. Roman.

    Livre de José Saramago

    Difficile de juger ce premier roman écrit en 1953 et publié seulement à la mort de Saramago (et contre sa volonté) tant il est différent de ce qui sera plus tard la voix de l'auteur portugais (le rythme, la ponctuation ne sont pas encore en place). Donc "La lucarne" qui raconte la vie d'un immeuble de Lisbonne est un très solide premier texte, plutôt osé pour l'époque quand il s'attarde sur l'intimité de ses personnages et leurs pensées les plus secrètes. Il est habilement orchestré, plein d'intrigues secondaires, de petites choses qui sonnent très vraies. J'ai été plus sceptique sur la partie plus philosophique et la note peut-être cynique sur laquelle s'achève le livre qui me parait être un trait de jeunesse davantage qu'une réelle conviction de la part de Saramago. Le fait qu'"Uranus" de Marcel Aymé soit sorti quelques années auparavant et fasse environ tout mieux sur un thème similaire ne plaide pas en faveur du portugais.
  • Chaque jour appartient au voleur (2007)

    Every Day is for the Thief

    Sortie : 2007. Roman.

    Livre de Teju Cole

    (anglais)

    J'aime beaucoup ce livre qui joue sur un fil la fiction comme le récit documenté (photos à l'appui) et naturellement on a voulu faire de Cole le Sebald de la nouvelle génération (quatrième de couverture US). Pourtant, hormis leur amour de la littérature, l'allemand et le nigérian ont relativement peu en commun. "Every Day is for the Thief" raconte la première visite du narrateur dans son pays natal, 15 ans après être parti pour s'installer à New York. C'est effectivement se confronter à ses souvenirs, mais Cole traite cette visite avec une approche plus journalistique, c'est très construit chapitre après chapitre, il détaille les aspects de la société un à un là où Sebald écrit essentiellement une matière en mouvement qui évoque le temps, la mémoire, et les grands écrivains. J'ai pris le texte de Teju Cole comme un genre de super reportage écrit avec précision et finesse, à la fois dans sa position de local et d'étranger. Publié d'abord au Nigéria en 2007, puis en 2014 pour l'édition US et le succès critique, il est finalement traduit chez nous en 2018 par Zoe. Un petit "roman" qui mérite le détour.
  • Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas (1990)

    Kaddis a meg nem született gyermekért

    Sortie : 1990. Roman.

    Livre de Imre Kertész

    J'avais lu Kertész il y a une dizaine d'années mais mes souvenirs dataient et je n'avais plus une image claire de son style. "Kaddish" a ce mérite d'immédiatement situer le prix Nobel hongrois : il fait partie des successeurs/héritiers de Bernhard, usant de longs monologues qui agissent comme des marées, pour se raconter, mais aussi pour cracher sa haine au monde - dans un état il faut bien le reconnaître de légitime défense (c'est le monde qui a commencé). Donc 140 pages d'un bloc, pas de paragraphe, pas de respiration, une vie qu'on essaie de traduire en mots, avec des hésitations, des répétitions, un bafouillage symphonique en quelque sorte. Il y a soit disant un deuxième personnage qui accompagne le narrateur, qui lui renvoie la balle, qui sert de contrepoint, mais c'est bien une affaire de solitude ce livre, la solitude d'une vie après les camps qui est une longue souffrance, et que seul le travail soulage : l'écriture, les suites de mots qui apaisent un peu, même quand ils disent l'impossibilité d'aimer, l'impossibilité d'avoir un enfant.
  • Paradise (1986)

    Sortie : 1986. Roman.

    Livre de Donald Barthelme

    (anglais)

    Le nom de Donald Barthelme revenait souvent dans mes lectures, en partie grâce à sa grosse réputation aux États-Unis et à ses publications dans le New Yorker. Cool, drôle, cynique, dans "Paradise", son dernier roman, il coche toutes les cases. Pitch : un architecte de Philadelphie, 53 ans, décide de prendre une année sabbatique à New York (loin du stress de son travail et de sa femme !) où il s'installe dans un loft avec trois mannequins lingerie qui pourraient être ses filles. Barthelme a un grand talent de dialoguiste, une ironie pinçante parfaitement au point et derrière la farce de façade de cette histoire pointent quelques belles idées. Il y a même une certaine gravité sur l'évanescence de la jeunesse, la superficialité, quelques piques psychologiques bien senties etc. Mais pas sûr que "Paradise" soit tout à fait une lecture suffisamment nourrissante. Le plaisir est là et la touche Barthelme a pu inspirer un paquet d'auteurs mais le divertissement, même avec un peu d'amertume, manque de poids. Il faudra absolument revenir sur lui pour ses nouvelles.
  • La Fêlure (1936)

    The Crack-Up

    Sortie : 1936. Nouvelle.

    Livre de F. Scott Fitzgerald

    Je connaissais uniquement la nouvelle titre, la dernière, le texte de commande de 1936 où Fitzgerald est au bout du rouleau. Dans mon souvenir c'était un texte particulièrement touchant. Aujourd'hui en relisant ses nouvelles et "The Crack-Up", je trouve ses textes de jeunesse bien supérieurs et ce dernier article souffre, à la lumière de ce qu'on découvre des nouvelles précédantes, du défaut principal de FSF, à savoir cette insupportable tendance (manque de confiance en soi ?) à nous rabâcher constamment ses exploits, à tout ramener à lui, à nous bassiner avec son talent, ses succès, je vous ai déjà dit que j'étais riche autrefois ? etc Francis est un jeune homme marginal maladivement ambitieux dont la moindre réussite enflamme complétement son amour-propre. Ses nouvelles sont belles quand elles traitent des amours adolescents, parce que ses héros plein de maladresse, gauches et enthousiastes, on les reconnais. FSF n'a qu'un thème toute sa vie : lui. Au début c'est parfois beau, très direct et frais, mais en vieillisant ca devient tragique à tous les étages. Pas un immense styliste. Un auteur qui a produit au kilomètre, pour vivre. Mais de vraies belles pages sur ce que c'est d'avoir vingt ans. (les passages caricaturaux sur la France ne m'ont pas enthousiasmé).
  • Foe (1986)

    Sortie : 1986. Roman.

    Livre de John Maxwell Coetzee

    (anglais)

    Coetzee me fait penser à Philip Roth, l'intelligence est féroce, mordante. Le style concis, précis, au service de cet esprit brillant. Dans cette réécriture de "Robinson Crusoé", les niveaux de lectures, la sophistication de l'ensemble, la structure du roman sont une fois encore remarquables. Cette fois une femme arrive sur une île déserte après un naufrage et y trouve Robinson et Vendredi. Le fait que Vendredi ait la langue coupée et ne puisse s'exprimer offre beaucoup de matière... On lui attribue un passé, on écrit sa vie sans qu'il puisse en garder le contrôle, on comprend la métaphore : des blancs éduqués, des hommes, prennent sur eux de donner une "voix" (ahah) à des minorités opprimées. C'est amusant que l'on ait reproché à l'auteur sud-africain l'abscence de résonnances politiques de son texte. Mais "Foe" a bien davantage de richesses à offrir, malgré ses quelques 150 pages - en anglais. Presque chaque page révèle un jeu de miroir, des répercussions partant du texte original, une idée sur notre époque et sur l'écriture, la parole, le rôle et les devoirs du romancier. À qui appartient le texte ? Au personnage ? Au romancier ? Au lecteur ? Comment ce livre peut-il est aussi malaimé ? (mal compris ?) C'est du billard à quatre bandes : lucide, ludique, inventif, érudit !
  • Sérotonine (2019)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Michel Houellebecq

    On a le sentiment que les romans de Houellebecq sont désormais écrits par un algorithme : considérations économiques + provocation + dépression - sexe triste un chapitre sur deux - fin torchée. Alors Michel n'est ni plus ni moins en forme qu'il y a quatre ou huit ans mais la formule tourne presque à la caricature. Il serait pourtant injuste de reprocher à Houellebecq de vendre des livres. J'étais étonné de voir à la sortie du livre en France des traductions allemandes le lendemain à Vienne en librairies. Au business de l'édition s'ajoute une opération comm' souvent impeccable, juste assez de souffre pour faire parler etc. Dans ses meilleures pages, le ton pince-sans-rire évoque un Echenoz sous valium et Houellebecq capte toujours le Zeitgeist de son époque, ce qui est un atout mais n'en fait pas pour autant le grand écrivain du moment. Bref, j'aimerais défendre l'ami mais les années passent et une lassitude s'installe. (j'écris depuis ma grotte, je ne sais pas ce qu'il en a été dit en France, je suis toujours étonné à distance de voir les réactions absolument démesurées d'amour ou de haine violente pour ce qui à mes yeux n'est pas un enjeu essentiel, ni de littérature ni de société)
  • Ma part d'ombre (1996)

    My Dark Places

    Sortie : 1996. Biographie.

    Livre de James Ellroy

    (anglais)

    Un des rares écrivains actuels à laisser à ce point une empreinte stylistique, Ellroy a une griffe, une sécheresse, le ton parfait pour étudier à saine distance le Los Angeles glauque des années 1950 et ses différents crimes. Au regard noir s'entremêle celui du fils qui cherche le fantôme de sa mère puisque "My Dark Places" est un très rare cas de "Non-Fiction Crime Story", l'essai de James Ellroy sur l'assassinat de sa mère Geneva en 1958 (il a alors dix ans). Sa mère qu'il appelle la Rousse devient une figure mythique, sorte de Dahlia Rouge venimeuse et irrésistible. Ellroy se jette dans l'exercice tête baissée, sans complaisance, revenant sur le meurtre assez froidement, puis sur son adolescence de délinquant avant de se lancer avec Bill Stoner, flic fraîchement retraité, sur les traces de la Rousse et de son supposé meurtrier. Les genres flirtent les uns avec les autres, la confession, le roman noir, le rapport de police dans ce qu'il a de purement administratif et déshumanisant. Ellroy réussit tous ces livres à la fois, dégageant une puissance dans l'écriture ainsi qu'une forme de vulnérabilité qu'on ne lui connaissait pas.
  • Tous les feux le feu (1966)

    Todos los fuegos el fuego

    Sortie : 1966. Nouvelle.

    Livre de Julio Cortazar

    Deux nouvelles sont extrêmement réussies et à mon sens capturent l'essence du talent de Cortazar : le premier texte, le plus long, "L'autoroute du sud" où des automobilistes pris dans un embouteillage vivent plusieurs semaines dans leur voiture (!) et "L'île à midi" où un stewart d'une compagnie aérienne fantasme sur une petite île grecque qu'il survole tous les jours à la même heure. Le temps est toujours au centre de ces nouvelles. L'expérimentation autour de la langue également, avec plus ou moins de succès. Cortazar ose beaucoup, il semble n'avoir pas les mêmes règles ou les mêmes limites que le commun des écrivains. Toutes les nouvelles rassemblées dans ce recueils sont intéressantes à différents degrés mais je peine à réellement y voir une unité, une homogénéité. La nouvelle sur Che Guevara est une curiosité par exemple, au milieu de ces textes fantastiques. Le pouvoir de fascination de l'argentin n'en demeure pas moins toujours aussi puissant.
  • Moby Dick (1851)

    Moby-Dick, or The Whale

    Sortie : 1851. Roman.

    Livre de Herman Melville

    Bon alors je commence par plaider coupable, j'aurais pu le lire en anglais, j'aurais au moins dû privilégier la traduction d'Armel Guerne. Mais passons, j'ai lu "Moby Dick" de Henriette Guex-Rolle (1970) avec attention, avec appréhension. Et je me suis ennuyé, j'ai sauté des passages entiers, j'ai été avalé par le monstre. Je ne reproche pas le désir d'exhaustivité, comment le pourrais-je ? Mais je tique quand Thomas Mann interrompt son "Docteur Faustus" après une centaine de pages pour copier des pleines pages de théorie musicale. J'admire quand Pynchon distille mille et une fois sa science dans ses romans comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Alors est-ce affaire de forme ? Bien sûr : comment l'essai vient épouser le roman, comment une idée se glisse dans le récit, comment les éléments "extérieurs" viennent s'intégrer harmonieusement si bien qu'on ne voit plus la couture. Je ne force personne à adopter ces mesures, mais il me semble que l'art du roman tient à l'habileté de ce collage. Quand Melville collecte une montagne de données sur la chasse à la baleine, des éléments historiques, d'autres d'ordre physiologiques, il se donne les moyens d'écrire un livre riche. Quand il écrit le sermon du prêtre au début et lui fait compter l'histoire de Jonas et de la baleine, il respecte encore ces "règles" formelles. Puis commence bientôt l'essai. Et Achab disparaît pour des centaines et des centaines de pages. Moby Dick aussi. L'équilibre de l'ensemble menace sérieusement de s'effondrer. Livre-somme, Melville assume et assomme. On désespère du combat entre les deux géants. C'est peut-être la marque des grands livres, hors norme, qui débordent de tous les cadres, qui explosent les canons. Peut-être. J'y ai vu une rencontre un peu malheureuse entre le petit-Larousse et du sous Conrad. On blâmera donc la traduction, histoire de ne pas se fâcher avec Melville : la dimension du projet et son final épique le sauvent du naufrage.
  • Au coeur du coeur de ce pays (1968)

    In the heart of the heart of the country

    Sortie : 1968. Recueil de nouvelles.

    Livre de William H. Gass

    (anglais)

    Le livre s'ouvre sur une préface assez extraordinaire où l'on sent l'amour de Gass pour les mots, son engagement de chaque instant dans son art, son niveau d'exigence. C'est un texte vers lequel revenir quand on se demande ce qu'est la littérature. Dans les cinq nouvelles qui suivent, on devine souvent une attraction ou même une fascination pour le mal, une forme de vertige provoqué par l'observation, comme si celui qui regardait finissait par être cannibalisé par son sujet. Un homme qui observe son insupportable et vulgaire voisine, une femme qui trouve des insectes sur son tapis. Le regard devient obsession, l'obsession langage. Les monologues intérieurs de Gass sont extrêmement puissants, ils dégagent à la fois une force et sont tout à la fois pollués par ces "détritus du langage" (these litters of language) dont il traite dans l'introduction. "The Pedersen Kid" qui est presque un petit roman est selon moi le texte clé, le plus marquant du recueil. Il condense à la fois la déconstruction de la langue et annonce un danger obscur tout en dénouant progressivement le fil narratif avec brio. Pourtant, alors que tout est fait pour me plaire, je bute un peu sur ces nouvelles. Il y a un malaise que je trouvais chez Bachmann et qui se concrétise dans une phrase en plein dérèglement mais on ne comprend pas chez Gass d'où vient l'origine de ce dérèglement (le texte Icicles par exemple). Il y a quelque chose peut-être d'un peu gratuit dans ces expérimentations qui me déroute. Je reste troublé, intéressé, admiratif parfois.
  • La Religieuse (1796)

    Sortie : 1796. Roman.

    Livre de Denis Diderot

    Quelle perversion que la vie dans nos couvents ! Pour un peu, la communauté religieuse cacherait, derrière ses apparences respectables, un véritable enfer sur terre... Dans ce dernier roman de Diderot (roman posthume), la langue n'est plus tout à fait ce qu'elle était et la démonstration, même si c'est une charge contre l'Église et qu'elle mérite notre sympathie, est une peu appuyée. Il y a semble-t-il cette belle idée qu'une martyre au sein même de l'Église ne serait jamais reconnue comme telle mais au contraire systématiquement persécutée (on jalouse la sainte). L'humanité, partout, prend le dessus. On ne peut empêcher le vice, les prières et les privations n'y font rien. Passé ce constat, Diderot abîme un peu son récit dans des longueurs. La naïveté du personnage principal n'est pas celle du lecteur et ce qu'elle ne comprend pas, nous le voyons venir à des kilomètres. La mesquinerie et l'étroitesse d'esprit sont bien rendus, tout cela sent le vécu. Mais le roman se trouve presque étouffé au final par cette petitesse.
  • Une mort secrète (1976)

    A Piece of My Heart

    Sortie : 1976. Roman.

    Livre de Richard Ford

    Richard Ford est un auteur contemporain important qui n'a pas l'écriture la plus ensorcelante mais propose toujours des romans riches et bien structurés. Ce premier texte est tout le contraire : on erre vers je ne sais où, tout tient sur un fil, soutenu seulement par l'atmosphère du Mississippi. Des personnages paumés et plutôt idiots sont amenés à se retrouver pour un drame que l'on sait inévitable. Alors bon, on se fait une raison. L'équilibre de l'ensemble est des plus étranges : Ford semble se désintéresser de son histoire pour se lancer dans de longues descriptions précises et minutieuses de la nature, pas pour donner une sorte de majesté à l'ensemble mais pour être exacte et exhaustif. Il y a bien peu de nécessité dans ce roman, rien qui ne presse le lecteur à continuer comme souvent dans les premiers romans. Une étrangeté, qui aurait pu aussi bien se passer de ses personnages et de son intrigue, pas forcément recommandable.
  • Moi contre les Etats-Unis d'Amérique (2015)

    The Sellout

    Sortie : mars 2015.

    Livre de Paul Beatty

    Paul Beatty essaie un peu trop fort d'être drôle et créatif et sans cesse inventif. Et malgré les qualités du livre, cette tchatche sur commande me fatigue. Chaque phrase contient mille blagues, clins d'oeil, références musicales et autres. C'est comme le reste : ça fait un peu surchargé et il y a comme un trop plein tout du long. Un trop plein de provoque, de personnages hauts en couleurs, de vannes façon stand-up, de black power. Je ne demandais qu'à aimer mais j'ai été comme dépassé par cette douce hystérie dès le long prologue pour ne plus jamais vraiment reprendre goût au roman. Il paraît que "Slumberland" est excellent, je ne sais pas si je reviendrai à lui de sitôt. Ce n'est pas l'idée que je me fais de la littérature - je trouve de plus en plus dans la simplicité une forme de récompense, d'accomplissement.
  • Les Deux Sacrements (1960)

    Billard um Halb Zehn

    Sortie : 1960. Roman.

    Livre de Heinrich Böll

    Un roman à trous, plein d'ellipses et de mystères, quoique l'on remet assez facilement les pièces les unes avec les autres mais il y a toujours une puissance qui demeure comme flottant dans l'air. Böll ne dit jamais tout. Il suggère. Il évoque. Et puis quelle structure ! À la fois une journée et cinquante ans d'histoire allemande, par sauts de puces, au présent et au passé dans les mémoires de tous ces personnages (les Fähmel, architectes sur trois générations, tantôt grands bâtisseurs, plus tard rois de la dynamite). Il y a la secte des buffles, celle des agneaux, des sous-entendus, des règlements de compte qui traversent les âges et gardent un goût amer. Le texte est souvent habité de ce passé lourd, de choses tues, aussi calmes et bourgeois que nos héros semblent être, ils restent, comme diraient les Straub, "non réconciliés" avec leur passé et cette Allemagne qui est un concentré de violence derrière les sourires de façade. Le dernier coup de feu retentit tout le long du dernier chapitre, le temps d'un immense écho fatal.
  • Adolphe (1816)

    Sortie : 1816. Roman.

    Livre de Benjamin Constant

    Benjamin Constant fait le contraire de Böll : il explique trop, il épuise chaque scène, pense et repense jusqu'à la nausée si bien que ces deux personnages sont étouffés par les mots qui brisent leur relation. Il aurait fallu leur donner une voix, écrire quelques dialogues, que la vie puisse un peu souffler entre les pages. Comme tel, c'est un essai sur l'absurdité de l'amour, comment il se tue lui-même, à force de se penser. Il y aurait pourtant des passages plutôt forts, mais Constant n'a pas la patience de les faire vivre, il livre immédiatement les clés de leur complexité, résout dans la même phrase leurs nombreuses contradictions, écrit l'amour et son contraire. En réalité et c'est ce qui me touche le plus parce que j'y crois, c'est un texte condamné au présent, où Adolphe ne sait que réagir dans l'instant. Adolphe est-il trop égoïste ou pas assez ? Peu importe, on se lasse en se demandant ce qu'en aurait fait Balzac.
  • Achab (séquelles) (2015)

    Sortie : août 2015. Roman.

    Livre de Pierre Senges

    Voilà un des romans français les plus ambitieux des dernières années, une somme colossale de digressions appliquées à un roman de digression, une suite encyclopédique au plus encyclopédique des romans (Moby Dick, pour les deux du fond qui n'auraient pas suivi). Le grande force de Senges, c'est son style à la fois racé et par touches subtilement pince-sans-rire qui lui permet d'aborder tous les sujets, et de nous faire avaler toutes les salades avec son parfait assaisonnement d'humour et de culture. Aussi, au milieu du livre, nous trouvons nous avec Achab et sa jambe de bois à Hollywood, discutant d'une adaptation possible de ses aventures avec la baleine avec Billy Wilder qui envisagerait une comédie de remariage (!) entièrement située dans le ventre du monstre (!!) avec Cary Grant jouant au golf (!!!) et Katherine Hepburn etc etc etc. C'est fou et drôle et le texte semble s'écrire à mesure que les idées de Pierre Senges rebondissent d'une idée farfelue à une autre. Pourtant, à mon grand désarroi, je dois confesser que j'ai été trop souvent spectateur, extérieur au texte jubilatoire, déçu de voir que Senges jubilait sans moi. Parce qu'on sent la jubilation à écrire une telle folie mais il y a bien tout de même un mur invisible qui m'a tenu à respectable distance de toute cette euphorie, dans la même mesure que je m'amuse avec Chevillard sans pour autant me rouler par terre, souvent parce qu'à la longue, je fatigue. Remarquable tout de même, hors norme et à essayer si vous avez le souffle pour nager 600 pages avec une baleine et un écrivain pirate.
  • Les mange-pas-cher (1980)

    Die Billigesser

    Sortie : 1980. Roman.

    Livre de Thomas Bernhard

    Je suis tout simplement impressionné, même après avoir lu encore et encore Bernhard, devant la musicalité du texte et la force de l'écriture. Cette fois, j'ai vraiment senti comment les premières pages, en réalité presque la première moitié du texte, à force de répétitions et de savantes marées, venaient imprimer en moi un souvenir durable, une image forte des personnages, de l'accident, de la découverte de la CPV et des mange-pas-cher, bref du cadre. La phrase cahote, se répète presque à l'identique, joue d'infimes variations pour progresser à cloche-pied (comme son personnage principal, tiens tiens), et vient nous révéler avec précision les conditions du pourquoi et du comment. Ensuite, la forme se relâche assez brusquement et Bernhard écrit la seconde moitié sans problèmes de rythmique, sans métronome. Les portraits s'enchainent, les phases coulent librement, parce que l'essentiel a été implanté avec maestria dans les pages introductives. Bernhard dans les années 1980 est au sommet de son art. Le texte semble très autobiographique, surtout quand il parle de santé fragile et comment cette faiblesse a obligé le "héros" (héros bernhardien donc plutôt antipathique) à resserrer son art et à aller à l'essentiel. Son isolement, sa répugnance pour les autres, son obstination... Tout y est.
  • La Dame en blanc (1860)

    The Woman in White

    Sortie : 1860. Roman.

    Livre de Wilkie Collins

    (anglais)

    Ce roman est la définition même du page-turner, absolument haletant et impossible à lâcher. Naturellement il est paru à l'époque sous forme de feuilleton mais cela ne suffit pas à expliquer la remarquable habileté de Wilkie Collins, ami de Dickens, pour composer cet ancêtre du roman policier. "The White Woman" fut un bestseller en son temps, ce qui n'a pas empêché Collins de lentement disparaître des rayons de nos bibliothèques au profit de Jane Austen, Thackeray, Trollope, ou justement Dickens. Collins représente un petit sommet de divertissement, avec son intrigue complexe mais toujours soigneusement présentée, sa capacité à vraiment incarner la voix de différents personnages et sa structure où les multiples narrateurs se succèdent. On imagine immédiatement le film ou la série BBC. Un plaisir en anglais dans une langue très pure.
  • Boule de suif (1880)

    Sortie : . Recueil de nouvelles.

    Livre de Guy de Maupassant

    Je gardais ce souvenir un peu romantique de Maupassant comme l'auteur ultime et indépassable en matière de nouvelles et c'est bien de se replonger activement des ses textes comme pour moi dans mes certitudes. Oui, les nouvelles de ce recueil son remarquables, mais il y a un mais qui ne me touchait peut-être pas il y a dix ans et qui saute aux yeux aujourd'hui. Je trouve que les textes sont un peu trop propres sur eux, avec leur jolie petite structure qui retombe bien sur ses pattes et une légère tendance à faire la morale. Il y a toujours une manière de dire "voilà ce qui arrive quand..." qui n'est pas l'histoire en elle-même qui coule mais le sentiment que Maupassant parvient discrètement a y ajouter son propre jugement sous forme de commentaire entre les lignes. Celui qui était assurément mon auteur français préféré à l'adolescence perd un peu de sa superbe avec les années mais le plaisir n'est pas totalement gâché, n'exagérons pas, il y a une belle densité et homogénéité dans "Boule de suif".
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