Lectures '16

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73 livres

par bilouaustria

Lectures et commentaires... Version 2016.

+ audiobook :
- Le neveau de Rameau (Denis Diderot)
- Les fleurs du mal (Charles Baudelaire)

Année 2015 : http://www.senscritique.com/liste/Lectures_15/698739
Année 2014 : http://www.senscritique.com/liste/Lectures_14/361594

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  • Les Jeunes Filles (1936)

    Sortie : 1936. Roman.

    Livre de Henry de Montherlant

    Motherlant, assurément, c'est l'envers de l'amour. Pas son contraire, entendons-nous bien ! Mais l'envers, comme celui de la médaille : coups de griffe, méchancetés, que dis-je, immondices, cruautés du coeur. Si l'amour est un jeu, Henry en est le pire des mauvais joueurs, un dandy provocateur qui a pour lui ses belles lettres et un art de la bassesse d'envergure qui se réclame de Choderlos de Laclos. Le culot de ce Pierre Costals ! Personnage détestable donc forcément un peu sympathique. La vraie influence pourtant, s'il fallait en trouver une, serait à chercher du côté de Léon Bloy le misanthrope (oh pas pour la langue - on est ici dans un classicisme élégant, un roman épistolaire tenu de bout en bout par une langue très NRF premières heures, non, très peu d'emportements, pas de tempêtes). Bloy et ses crachats, la haine de la terre entière. Mais un Bloy de salons. Gants de velours. La bile hautaine. Le mépris rageur, contenu. Les jeunes filles, à la cervelle de moineau, que l'on étreint et que l'on laisse. Passé le tollé, certaines idées ont mal vieilli.

    220 pages
  • Le Musée de l'Inhumanité (2013)

    Middle C

    Sortie : 2013. Roman.

    Livre de William H. Gass

    Tout commence avec un père menteur, qui se fait passer pour juif afin d'échapper aux nazis. Puis déserteur : Miriam reste seule avec deux enfants à charge, Debbie et notre héros Joey ou Joseph (tout dépend les situations, les rôles à jouer...). L'ardoise est lourde : Joseph aura toute sa vie le sentiment d'être lui-même un imposteur. Et il en voudra au monde entier de ne pas le démasquer. Gass mélange la haine à un sentiment d'insécurité, recette explosive garantie. La première bonne idée du roman, ce sont les changements incessants de prénoms, souvent deux dans la même phrase pour ce personnage qui se cherche, qui roublardise, qui a autant de couleurs que le caméléon. Son idéal, dit-il, serait de disparaître à force d'être invisible... L'autre force ce sont les pages où Joseph Skizzen, professeur d'Université, parle de musique et essaye d'intéresser ses élèves. Ce sont les plus justes, les plus captivantes parce que les plus vraies - on y voit Gass, professeur de philosophie, désespérant de captiver son auditoire. "Le musée de l'inhumanité" (le titre original est brillant, "Middle C", avec ses sous-entendus). est un roman musical, où l'on réécrit toujours la même phrase, jusqu'à lui trouver un rythme et une sonorité parfaite.

    573 pages
  • Le combat du siècle (1975)

    The Fight

    Sortie : 1975. Récit.

    Livre de Norman Mailer

    Quand Mobutu invite Ali et Foreman à boxer à Kinshasa pour 5 millions de dollars chacun, on se frotte les mains. Quand Norman Mailer, l'égo le plus boursouflé du siècle (avec, tiens tiens... Ali et Mobutu probablement), entreprend de nous narrer ces semaines dantesques, on tient de l'or en barres. Les anecdotes fleurissent de partout, des conférences de presse où Ali lit de la poésie aux rumeurs sur les assassinat commis dans le stade quelques semaines auparavant, et le style de Mailer, parlant de lui à la troisième personne comme le champion littéraire, l'équivalent intellectuel de ces athlètes, Mailer direct, piquant, alerte, jamais pris en défaut, toujours la métaphore juste. Un coup fait-il un peu de philosophie africaine, puis il partage son expertise de boxeur amateur, et part faire un footing avec Muhammad Ali à 3h du matin dans la savane ! La tension monte tout du long jusqu'à l'apothéose du combat (40 pages seulement) et l'orage insensé qui éclate dans les minutes suivantes. Le plus grand livre jamais écrit sur le sport, rien que ça.

    234 pages, anglais
  • LTI, la langue du IIIe Reich (1947)

    LTI - Lingua Tertii Imperii: Notizbuch eines Philologen

    Sortie : 1947. Essai.

    Livre de Victor Klemperer

    Alain Brossat dans sa postface en parle comme d'un manuel de résistance. LTI est plus que ça : une étude systématique des mots employés par Hitler, Goebbels et consorts durant le troisième Reich. Klemperer est philologue, il est donc un expert du décorticage sémantique. Ce démantèlement de la langue ennemie, il l'a compilé au péril de sa vie pendant la guerre pour finalement publier ses résultats en 1947. On y découvre abasourdi l'influence rampante des discours de propagande dans la langue quotidienne, la mécanisation de l'allemand au dépend d'une humanité meurtrie, l'utilisation délirante des mots "héros" et " héroïsme", la transformation absurde du terme "fanatisme" en valeur positive. Klemperer s'en prend même à la ponctuation, non pas aux points d'exclamation mais aux guillemets ironiques (le "scientifique" Einstein). Il moque aussi Hitler et son goût pour les mots étrangers qu'il germanise à tout crin sans toujours les comprendre, parce que ça impressionne le peuple (il s'approprie discriminer en "diskrimieren" au lieu de dire "diskriminieren"). Finalement, cette LTI, langue de l'oppression s'infiltre partout et ce sont les juifs qui l'utilisent malgré eux. "Les mots poétisent pour nous" écrit-il mais ils sont aussi parfois notre meilleur ennemi.

    362 pages
  • Meine wundervolle Buchhandlung (2014)

    Sortie : 2014. Récit.

    Livre

    Le quotidien, écrit à la première personne, d'une libraire viennoise (et d'une boutique où j'ai mes habitudes !). De l'achat du magasin, son aménagement, aux premiers clients, les petites catastrophes ordinaires, puis le succès, les lectures d'auteurs, les risques et les sacrifices de travailler aujourd'hui dans un milieu qui périclite. Vivant et concret.

    208 pages, allemand
  • Le Vicomte de Bragelonne (1848)

    Sortie : 1848. Roman.

    Livre de Alexandre Dumas

    Quelle noirceur, quelle amertume dans ce troisième tome ! Dumas ne ménage pas, une fois de plus, les coups de théâtre et les gestes épiques dans ces nouvelles aventures mais écrit, le coeur lourd, le crépuscule de ses mousquetaires. La cinquantaine passée, les voilà qui prennent des directions parfois contraires. Voyez comme Aramis règne sur les intrigues de la cour. Porthos est resté fort, un peu naïf, près à servir. D'Artagnan est plus courageux que jamais. Oui mais les temps ont changé. Le cynisme, le calcul, l'ambition écrase tout. Les mousquetaires eux-mêmes sont bardés de louis d'or et de titres de noblesse. Derrière la camaraderie, l'égoïsme pointe le bout de son nez. Les intérêts sont trop gros. La fougue du jeune vicomte n'y pourra rien. Final ambigu et parfait.

    251 pages (reader digest)
  • L'Imposteur (2014)

    El impostor

    Sortie : 2014. Roman.

    Livre de Javier Cercas

    L'actualité a offert un sujet en or à Javier Cercas : Enric Marco, ce faux réfugié des camps de la mort, président de l'amicale de Mathausen, qui s'est inventé un passé de héros anti-franquiste et s'est imaginé qu'ajouter une ligne sur son CV d'ancien déporté dans un camp nazi ferait chic. Affabulateur génial, Enric Marco est un monstre né du business de la mémoire historique, cette boursouflure pleine de bons sentiments qui transforme les rescapés en rock stars. Surtout il est un homme qui s'est construit sur un mensonge, en réécrivant l'Histoire pour la rendre plus séduisante - aux politiques, aux collègues, aux femmes. Cercas rappelle Capote mais surtout Carrère qu'il cite. Le tout meilleur de Carrère, sur un fil comme toujours entre réalité (la partie documentaire de l'enquête, l'histoire de l'Espagne) et fiction (les mensonges de Marco). L'occasion aussi de se remettre en cause comme romancier, producteur de fiction et donc peut-être aussi de mensonges à sa manière - finalement un art du portrait chinois.

    404 pages
  • La Transparence du Mal (1990)

    Sortie : février 1990.

    Livre de Jean Baudrillard

    Baudrillard nous a sauvés, mais personne ne l'a lu (entendu ?) et nous sommes morts tout de même. Encore un concentré vertigineux d'intuitions, de paradoxes évidents, d'évidences paradoxales. Baudrillard raisonne du corps social vers le corps humain, et inversement : c'est notre pensée conventionnelle, cette manière de consensus mou vers un petit monde propre et parfait (les droits de l'homme brandis à tout-va), politiquement correcte et vide qui a progressivement tué nos anticorps jusqu'à mettre en péril notre système immunitaire. À vivre sous couveuse on attrape la mort : le sida, le terrorisme, le virus informatique... Et Jean de naviguer à vue : on rencontrera Schnitzler ou l'Hayatollah Khomeini, découvrira l'érotisme du minitel, se perdra dans un stade de foot, se mirera dans un écran de télévision. Amen.

    180 pages
  • Les Aventures d'Augie March (1953)

    The Adventures of Augie March

    Sortie : 1953. Roman.

    Livre de Saul Bellow

    Le destin étourdissant d'Augie March tient à la fois d'une vie ordinaire et d'une épopée fantastique façon Forrest Gump. C'est que ce jeune homme se cherche une voie et les surprises seront légion ! L'amour, la mort, les rires, les combines, les lits d'hôpitaux, Saul Bellow raconte une vie à 5000 mille à l'heure avec le plaisir gourmand de brosser des portraits tous plus attachants et extravagants les uns que les autres. On passe de Chicago au Mexique, de New York à Paris en un clin d'oeil. Nous voilà au chevet d'un vieux milliardaire paraplégique, sur un canot au milieu de l'océan, à dresser un aigle dans le Yucatan. Ce roman enfiévré semble relever tous les défis qui se présentent, à commencer par celui de tenir son lecteur d'un bout à l'autre, à bout de souffle mais toujours partant pour de nouvelles émotions. Le sens du tempo, le rythme dingue, la capacité de Bellow à toujours relancer la machine font de "Augie March" un roman exceptionnel et un homme insaisissable. Quand la vie veut refermer sur lui ses mâchoires d'acier, il prend la tangente, façon d'éternellement relancer les dés pour transformer l'ordinaire en extraordinaire. Doit-on alors parler de roman initiatique ? Le texte semble échapper à toute étiquette. Bellow écrit surtout son grand opus magnum comme seuls les américains sont capables de le faire.

    631 pages
  • Le grand partout (2008)

    Riding Toward Everywhere

    Sortie : 2008. Récit.

    Livre de William T. Vollmann

    Vollmann traverse l'Amérique dans des trains de marchandise : semi-clandestinité, histoire de l'Amérique (ce territoire), hommage à une littérature libertaire. Le mot "liberté" justement, et tout le romantisme qu'il charrie, magnifique contre-point aux photos sèches et plutôt âpres de l'auteur. La vie de hobo dans les trains américains, c'est celle de Jack London, de Kerouac ou d'Hemingway, celle d'une certaine idée du voyage, d'une vie anachronique et mélancolique, à la marge, pleine de graffitis, d'alcool et de passages à tabac. À vrai dire, les raisons de sauter dans un wagon ne manquent pas. Vollmann transforme avec savoir-faire cette étude en essai personnel, évoque son père, ses peurs, et fait preuve comme toujours d'un vrai courage physique, pendant des heures, par des températures extrêmes. Le rêve est à ce prix.

    189 pages, anglais
  • Les Cercueils de zinc (1990)

    Cinkovye mal′čik

    Sortie : 1990. Roman.

    Livre de Svetlana Alexievitch

    Livre terrifiant. Alexievitch rend palpable à travers ces témoignages des concepts immenses et abstraits (la guerre, la patrie) et donne un visage à ces soldats sacrifiés en Afghanistan pour une guerre absurde. Ce sont surtout des mères russes qui parlent, de leur enfant parti au front et revenu dans un de ces cercueils de zinc. Ce sont les détails qui sont stupéfiants, tout ce qu'on trouve de poétique, de triste à pleurer, de vrai et simple et touchant dans ces détails qui distinguent ce texte d'un autre. Alexievitch écoute et met ses interlocuteurs dans les meilleurs dispositions. Ils ont tellement besoin de parler. Et l'on comprend bien sûr à quel point cette guerre est intime et concrète. Par les histoires des petites gens. Et puis l'âme russe (c'est peut-être un cliché oui) qui transparait dans les portraits de soldats qui tuent et citent Tsvetaeva, qui après avoir égorgé un enfant ou lancé une grenade sur un vieillard et son âne ramènent des tulipes à leur mère. Le livre inclut dans sa dernière partie des extraits du procès attenté à Alexievitch au moment de la publication de ces témoignages. Document passionnant, complexe, où l'on se renie volontiers mais où la vérité inacceptable n'en ressort que renforcée. On comprend alors aussi à quel point Alexievitch a pris des risques avec ce livre (et les autres) et la haine qu'elle déchaîne dans son pays.

    374 pages
  • La Société du Spectacle (1967)

    Sortie : 1967. Essai et aphorismes & pensées.

    Livre de Guy Debord

    Y aurait-il comme un jumelage entre "La société du spectacle" et "La société de consommation" à paraître trois ans plus tard ? On le pense un temps : la marchandise est au centre de ces temps textes pleins de paradoxes, de formules brillantes et provocatrices. Mais un monde sépare Baudrillard de Debord. Ce monde c'est le plaisir de lecture. Debord écrit le manifeste d'une vie, obscur et complaisant, voulant rien moins que dépasser le Kapital, montrer les failles des systèmes idéologiques pour trouver la formule ultime (le situationnisme ?). Baudrillard pétille d'intelligence et de drôlerie, jongle avec ses intuitions pour mieux les partager. L'un nous ordonne, nous dicte la pensée qu'il faut suivre (dans un style absurdement triste et définitif), l'autre nous invite à réévaluer la vie qui nous entoure, à penser, à bousculer nos habitudes par jeu. "La société du spectacle" annonce en un sens Baudrillard mais s'isole par son ton dans une démarche antipathique et supérieure. Le texte donne aussi le sentiment d'être particulièrement daté là où Baudrillard reste toujours d'actualité. Et on préférera infiniment aller voir une exposition de Warhol que lire Guy Debord (pour au final capturer à peu de choses près les mêmes idées sur notre temps).

    209 pages
  • Nous étions les Mulvaney (1996)

    We Were The Mulvaneys

    Sortie : 1996. Roman.

    Livre de Joyce Carol Oates

    L'explosion en vol d'une famille américaine. Ça commence par des pages de bonheur, c'est presque la petite maison dans la prairie, on sent que l'Amérique c'est un peu le paradis sur terre, et puis cette grande ferme, pleine à craquer d'enfants et d'animaux... À la fin des années 1970, au cours d'une fête un peu trop arrosée, la fille Marianne, 17 ans et reine de beauté, se fait violer par un camarade du lycée. La suite c'est 400 pages et douze ans de déliquescence, de cauchemar absolu, de dettes, de rancoeurs, de revanche, de dépression et d'alcoolisme. Avec le président Carter en toile de fond : un homme qui déchante. La gueule de bois, JCO l'écrit admirablement, dans les détails et le soin (le temps) qu'elle met à détricoter cette famille, membre par membre, tous pris dans les tabous et le malaise que "l'événement" aura laissé entre eux. Silence terrible qu'on préfèrera toujours - la plaie n'en est que plus béante. Passionnant le parcours de chacun face au drame, les décisions, la culpabilité, les compensations absurdes. Passionnant aussi de voir comment la société (donc la justice) se désintéresse dans une certaine mesure de ces histoires mais comment la ville grouille de rumeurs qui salissent la famille toute entière. Le viol, une tâche indélébile sur les six Mulvaney, parents et enfants.

    596 pages
  • La Route des Flandres (1960)

    Sortie : 1960. Roman.

    Livre de Claude Simon

    Simon encore éblouissant, semble ici se désintéresser du récit traditionnel pour se concentrer sur les sensations, un présent permanent, un ici et maintenant qui synthétise parfaitement ce qu'est la guerre. En réalité le temps simonien par excellence est le participe présent, qui donne l'impression même au passé, dans un souvenir, que l'action se joue encore là sur le moment. Les longues longues phrases font le reste : nous tenir comme saouls, roués de verbes et de sang, dans des souvenirs confus qu'il emboite les uns dans les autres. "La route des Flandres" resplendit de ces trésors de phrases et perd tout à la fois son lecteur en lui refusant toutes les portes d'entrées (qui parle ? On passe d'un je à un il, on change constamment de séquence, dans la mémoire, dans le présent d'un autre, une scène clé semble se répéter, c'est Lynch multiplié par Faulkner). Simon trace une ligne au fusain, puis joue du doigt, brouille les lignes et crée quelque chose qui se rapproche du fameux "flou artistique" : même quand on lâche prise, il reste une impression, une ligne d'origine plus forte que le reste. Pas une lecture de plage mais un livre qui récompense à chaque page son courageux lecteur.

    296 pages
  • Beauté bleue (1987)

    The Blue Sweetheart

    Sortie : 1987. Recueil de nouvelles.

    Livre de David Goodis

    Sept nouvelles composées entre 1935 et 1953 et publiées dans des magasines. Du pur noir, Goodis ne s'embarrasse pas beaucoup des détails et autres portraits psychologiques, c'est rempli ras-bord de vengeances glauques, de diamants, de femmes fatales (ou femmes objets, au choix) et de truands/policiers, puisque bien sûr on ne peut plus tout à fait distinguer les bons des mauvais. Et vas-y que ça twiste dans les dernières pages entre deux coups de feu. Ces textes seraient souvent d'excellents squelettes sur lequel s'appuyer pour écrire d'éventuels scénarios (certaines histoires ont forcément été adaptées). David Goodis est très efficace et très limité. Chaque nouvelle veut taper fort mais finalement ressemble un peu trop à la précédente, comme beaucoup de films noirs de cette époque.

    172 pages
  • 2666 (2004)

    Sortie : 2004. Roman.

    Livre de Roberto Bolaño

    Bolaño gagne au long cours. Pas d'éclat éblouissant, pas de révolution si ce n'est un pari fou, une foi incroyable en la littérature et une ambition qui impose le respect. Les 5 parties, publiées séparément n'auraient pas frappé le lecteur avec la même force et pour cause : les trois premières sont solides mais pas tout à fait renversantes. On repart sur les traces des détectives, en terrain connu, celle de l'enquête littéraire. La partie des crimes, celle de Ciudad Juarez (Santa Teresa ici), le coeur du livre, fait basculer le texte vers autre chose. La répétition clinique des viols, des assassinats sauvages, l'indifférence générale, les rapports de police, entre corruption et complicité donne le vertige. 500 pages de faits divers à la Jauffret, le geste littéraire est colossal. Puis vient le cinquième livre, le plus beau, celui où même le style semble s'élever, où écriture et mémoire forment un corps à corps renversant, où l'on boucle la boucle sans forcément donner toutes les clés (pourquoi 2666 ?). Il y a semble-t-il aussi l'idée de variation musicale entre les livres, qui ont chacun une forme propre en s'autorisant la reprise de thèmes communs. Un livre qui contient le monde sans jamais forcer, sans donner l'impression d'un morceau de bravoure. La facilité, l'oralité, l'évidence de l'écriture de Bolaño sont finalement son plus beau testament.

    1353 pages
  • La ballade du café triste (1951)

    The ballad of the Sad Café

    Sortie : 1951. Recueil de nouvelles.

    Livre de Carson McCullers

    McCullers joue, en mineur, une partition steinbeckienne. Pas seulement sur l'atmosphère, celle d'une Amérique provinciale et attachante, assez nostalgique aussi, mais même à proprement parlé sur la forme, reprenant les récits déceptifs de notre prix Nobel préféré. Soit un personnage avec ses défauts, ses échecs, qui entrevoit pour la première fois la possibilité d'un bonheur à portée de mains (ici Miss Amelia). Le lecteur fonde naturellement ses espoirs avec elle, d'autant que le destin n'a pas toujours été de son côté, avant que tout ne s'effondre. Ce sentiment doux amer d'un plaisir facile refusé, cette petite frustration est une marque de fabrique de Steinbeck. Et comme chez lui, McCullers prend le temps du récit, montre une grande empathie, installe avec soin son cadre, pose là des personnages secondaires bien croqués. Un livre où l'on se sent vite bien. Où l'on croit connaître depuis toujours les habitués du café. Une novela qui confirme les promesses de son premier roman.

    157 pages, anglais
  • La Maison de l'araignée (1955)

    The Spider's House

    Sortie : 1955. Roman.

    Livre de Paul Bowles

    Comme tous les romans de Bowles, nous sommes plongés dans un compte à rebours. Le climat des "évènements" annonce une explosion prochaine sans que l'on ne sache précisément de quoi la menace est faîte. Dans les malentendus, les différences culturelles et religieuses se niche toute la tension du livre. Elle se construit progressivement sur deux personnages, d'un côté un gamin qui magouille dans la médina (il est d'une famille religieuse, lui-même un Chérif, un descendant du prophète), de l'autre un américain qui séjourne depuis près de 20 ans à Fès. Les grandes parties du roman alternent jusqu'à mener aux violentes altercations qui pousseront les marocains à gagner leur indépendance en 1956. Publié fin 1955 il annonce ce qui est alors déjà inévitable. (étonnant de lire aujourd'hui ce livre où des français torturent des musulmans, les insultent, gâchent la fête de l'Aïd etc). Le roman le plus politique de Bowles.

    340 pages
  • Une vie à brûler (1997)

    Burning the Days

    Sortie : 1997. Récit.

    Livre de James Salter

    La vie de James Salter est un roman et le matériau était trop beau pour ne rien en faire, surtout quand on a l'élégance de son style. Une jeunesse new yorkaise de bonne famille, puis l'armée et la guerre de Corée comme pilote. Les femmes, l'écriture, l'Italie un peu, la France beaucoup, un long-métrage, pas mal de scénarios sans le film qui va avec. Et les rencontres : Salter (ce n'est pas son vrai nom) se lit avec Polanski, traverse l'Europe avec le jeune Robert Redford, dresse un portrait très peu flatteur de Charlotte Rampling. On devine, entre les ligne, que la vie de ce gentleman des lettres ne s'est pas uniquement faîte sur de jolis hasards. Son ambition, son attrait pour les femmes (des autres) et pour l'argent semble irrésistible, pas exactement le gendre idéal qu'on imaginait volontiers au travers de ses romans. Peu importe, le plaisir de le voir interviewer Nabokov, ou gagner un prix au festival de Venise, d'écrire ses souvenirs avec un goût pour la belle phrase et un sens du timing rare en font un livre riche sur une génération d'aventuriers.

    374 pages, anglais
  • Réparer les vivants (2014)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Maylis de Kérangal

    Le roman d'une transplantation cardiaque, donc. Maylis de Kérangal y reprend ses chorégraphies très Lelouchiennes, principe de ses autres romans en forme de chorale. Elle y déploie aussi tout l'arsenal : accélération du récit, suppression ou presque de ponctuation, échappée lyrique, on sent qu'elle peut facilement jouer sur différents niveaux, plusieurs vitesses aussi quand elle suspend le temps et ici elle essaye un peu la palette, donnant beaucoup de couleurs aux récits qui se chevauchent mais donnant aussi un peu l'impression d'un exercice de creative-writting, que le thème est indifférent, qu'elle pourrait travailler ses gammes sur n'importe quelle partition. Tout n'est pas parfait mais MdK nous montre à quel point les mots sont l'enjeu même de son texte : comment dire la mort, comment trouver les mots pour exprimer son chagrin, comment le médical communique avec l'intime. Il y a cette scène très éprouvante où il faut s'adresser à la famille du défunt pour demander s'ils accepteraient le don d'organes (leur fils est mort depuis 2h à tout casser) : quels mots trouver ? Comment le langage vient à la rescousse ou au secours de telles situations ?

    299 pages
  • L'imitateur (1978)

    Der Stimmenimitator

    Sortie : 1978.

    Livre de Thomas Bernhard

    Des brèves, absurdes et ironiques du genre de celles qu'on lit dans les journaux en France ou en Autriche, mais celles-ci ont été composées par Bernhard lui-même même si parfois elles sont tout à fait vraisemblables. On y retrouve une partie de ses obsessions, la violence, le ridicule, l'inculture, mais il y a plus d'humour et de grotesque que dans ses autres textes. Le format ne convient pas tout à fait au maître, sa musicalité ne s'exprime pas en si peu de lignes, le style neutre et journalistique ne lui rend pas non plus hommage. Quelques pages de misanthropie supplémentaire dans une bibliographie féroce mais assurément pas les meilleures.

    61 pages
  • Opération Sweet Tooth (2014)

    Sweet Tooth

    Sortie : . Roman.

    Livre de Ian McEwan

    Malgré ses airs ambitieux de grand roman mêlant espionnage, amour et littérature, "Sweet Tooth" se révèle mineur à bien des égards. Ce serait même le contraire de l'ambition : McEwan n'embrasse pas réellement autant de sujets mais saupoudre adroitement, une pincée de MI5 pour les twists, un peu d'amour pour pimenter avec du sexe, un fond de littérature (qui gagne à la fin, soi-disant) pour le crédit. Mainstream, divertissant, on imagine même parfaitement le film (tiens, et depuis l'adaptation de "Atonement" et le chèque qui va avec, est-ce que McEwan n'a pas vaguement en tête les adaptations possibles de ses romans ?). Bref, n'accablons pas cet auteur attachant, et puis question manufacture, c'est bien ficelé, tout est solide. Mais de vrais doutes sur ses intentions.

    457 pages
  • Winesburg, ohio (1919)

    Sortie : 1919. Roman.

    Livre de Sherwood Anderson

    Texte majeur ayant influencé Faulkner, Carver, Updike etc. Au choix, série de petites nouvelles ou roman éclaté façon puzzle. Le style Anderson c'est un sens du détail, des vies ordinaires, beaucoup de non-dits et déjà en application la théorie de l'iceberg d'Hemingway (on ne voit que ce qui dépasse, le reste est enfoui sous les mots, le lecteur pressent tout un monde...). La beauté stupéfiante de la nature fait contraste avec la faiblesse, la tristesse aussi peut-être des habitants de cette ville imaginaire. Entre tous les personnages, George Willard, journaliste du Winesburg Eagle et trait d'union pour toutes ces vies perdues ou en passe de l'être. On comprend que Steinbeck se soit pris d'affection pour ce modèle de modestie et de précision.

    204 pages, anglais
  • Mars (1975)

    Sortie : 1975. Récit.

    Livre de Fritz Zorn

    Ce récit, c'est celui d'un homme qui crève littéralement d'avoir été bien éduqué. La première page est un électro-choc, tout de suite dans le ton : "je suis jeune riche et cultivé ; et je suis malheureux, névrosé et seul". Issu d'une famille zurichoise bourgeoise, très convenable, très comme il faut, Fritz Zorn étouffe de toute cette bienséance, de cette hypocrisie qui lui vaudra un cancer. "Je suis le déclin de l'occident" conclue-t-il 300 pages plus loin. Entre lucidité et grandiloquence, rage et paix intérieur, c'est la mort d'un homme qui est un peu en chacun de nous. Un cri d'alerte, trop tardif, pour rappeler notre monde à ses valeurs. Pourtant, aussi forte soit l'écriture nerveuse, on est trop souvent dans l'anecdotique, on a par trop le sentiment de suivre un cas et pas une génération. La démonstration y perd de sa force, même quand la colère gronde. Texte impressionnant mais presque frustrant quand on sent le grand livre qui se cache entre les lignes.

    315 pages
  • Un tueur sur la route (1986)

    Killer on the Road

    Sortie : 1986. Roman.

    Livre de James Ellroy

    Ellroy encore plutôt en début de carrière utilise déjà merveilleusement les possibilités du polar avec les changements de perspectives : principalement à la première personne à la place du tueur, mais aussi depuis l'enquêteur, plus tard un chapitre entier fait de unes de journaux etc. Le psychopathe reste toujours fascinant, mélange explosif de calme, de contrôle, d'intelligence, de violence perverse, d'égocentrisme, suivant avidement ses exploits dans les journaux. Il y a cette maladie de la célébrité, cette folie de la reconnaissance. La sécheresse du style se met en place, quelques scènes sont des modèles du genre, et puis pas de mobile, pas de motivations, du mal pur et un dernier chapitre qui pousse la noirceur encore plus loin vers quelque chose de glauque et moderne - tout à fait imaginable en fait. Le (premier) titre original est le meilleur : "Silent terror".

    352 pages
  • Le tabac Tresniek (2012)

    Der Trafikant

    Sortie : 2012. Roman.

    Livre de Robert Seethaler

    Trois romans pour le prix d'un : le roman initiatique, c'est l'arrivée d'un jeune homme dans la grande ville, l'apprentissage d'un métier et des secrets de la vie (et plutôt ce que Seethaler fait de mieux) ; la deuxième couche c'est la rencontre avec Freud : nous sommes à Vienne en 1938 et le père de la psychanalyse est encore là, pour quelques conversations endiablées en échange d'un cigare ; enfin la partie politique, montée des tensions et du nazisme, Schuschnigg, Anschluss (la partie qui n'intéresse plus guère le lecteur français, un peu blasé malheureusement). L'écriture de Seethaler est à la fois précise et naïve, maîtrisée et abordable, ce qui fait penser à Daniel Kehlmann autre jeune auteur de langue allemande à la fois érudit et mainstream. Ici la première moitié est presque aussi forte que "Ein ganzes Leben" son meilleur texte à ce jour, en partie grâce aux scènes très visuelles (Seethaler écrit aussi pour le cinéma). La suite paraît plus convenue mais "Der Trafikant" reste un roman difficile à lâcher.

    271 pages
  • Vernon Subutex, tome 1 (2015)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Virginie Despentes

    La gueule de bois. Voilà comment résumer la terrible impression que dégage Vernon Subutex, roman sur un ancien disquaire qui perd son job, puis son appart et ses allocations avant de squatter à gauche à droite jusqu'à devenir, et oui, un SDF. La fête est finie. Il y a encore des restes de colère chez Despentes, une trans, une actrice porno, de la drogue, mais il n'est pas jamais question de provoquer, de faire la maligne. Vernon Subutex serait plutôt un portrait aux mille visages de Paris sous toutes ses coutures, une étude sociale comme Houellebecq sait les écrire. On a parlé de Balzac, il faut avoir de l'imagination pour y voir la comédie humaine. Mais Despentes a une manière étonnante d'avancer, sans tout à fait un narrateur omniscient mais une forme de troisième personne qui adopte le style et surtout les idées de ses personnages. On est un coup dans la tête d'un producteur télé, un coup dans celle d'un facho ou d'une vieille lesbienne. Cette radiographie de notre époque prendra peut-être de la valeur avec les années mais elle m'a semblé trop ordinaire, un peu désabusée, jamais très innovante. Pas de tome 2 pour moi.

    429 pages
  • Berezina (2015)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Sylvain Tesson

    Le problème principal de "Berezina", c'est que le livre ne dépasse jamais son quatrième de couverture, ou disons son projet initial : parcourir la route de la retraite de Russie 200 ans après les grognards. On fantasme vite sur les imprévus, les anecdotes, Sylvain Tesson je l'imagine espérait quelques accidents de parcours, des choses croustillantes et inattendues sur cette longue route gelée. Non : on a froid, on boit, on gèle, on boit plus, on fait une pause à la frontière, et bien sûr, on nous compte le Napoléon et ses aventures. On finit même par meubler avec quasiment que du Napoléon puisque le voyage n'offre pas grand chose à se mettre sous la dent. Et cette retraite de Russie, cette Bérézina, autant la lire chez Jean Tulard ou autre expert historien qu'ici, en version abrégée quoique sympathique. La magie ne prend pas et malgré tous les efforts de l'auteur et les kilomètres l'épopée a des airs étriqués.

    205 pages
  • Salut l'Amérique! (1981)

    Hello America

    Sortie : 1981. Roman.

    Livre de J.G. Ballard

    Ça commence comme une farce plutôt intrigante : un bateau débarque à New York avec à son bord quelques scientifiques et explorateurs. La ville couverte de sable et de poussière brille dans les reflets du soleil sur les buildings décrépis. On comprend que nous sommes au 22ème siècle et que l'Amérique que nous connaissons est alors une civilisation disparue qui intrigue ces visiteurs européens, au même titre que les aztèques ou les incas. Ballard inverse la proposition : après une crise de l'énergie qui a ravagé le nouveau monde (mort de ses excès bien sûr), une vague d'émigration vers l'Europe a refait du vieux continent le centre de gravité. Mais la plaisanterie est plus profonde : dans cette Amérique disparue, on trouve encore les traces d'une civilisation unique et toute puissante - les vestiges ce sont au choix une affiche de Marilyn Monroe, un vieille Buick, un robot chantant Frank Sinatra etc etc. Une manière de rappeler que dans l'imaginaire collectif l'Amérique a longtemps vécu à crédit : Ballard fait-il de la science fiction lorsqu'il montre le grand écart entre la réalité d'un pays violent et décadent et l'aura démesurée de l'American Dream ? À peine. L'Amérique est morte depuis des milliers d'années, et nous voyons, émerveillés, la queue de comète qui nous parvient encore.

    224 pages, anglais
  • Suite(s) impériale(s) (2010)

    Imperial Bedrooms

    Sortie : . Roman.

    Livre de Bret Easton Ellis

    "Imperial Bedrooms" ce n'est pas tout à fait on prend les mêmes et on recommence. Le projet de BEE est différent, le style même à sa propre vie (il ne s'auto-caricature pas), et les préoccupations grotesques de ces tristes sires ont quelque peu évolué - évolué est un bien grand mot. Disons que l'âge et le pouvoir jouent un rôle plus central. Ce sont ici des hommes qui disposent de femmes, ou le contraire. Moins d'auto-destruction nihiliste, plus de manipulations fourbes et jalousies absurdes. Mais L.A. est toujours la ville du malaise dont tout le monde rêve. Argent, superficialité, BEE arrive à injecter un sang nouveau dans des thématiques vues et revues, c'est une de ses forces. L'intrigue ou le côté pseudo-noir ne prend pas cela dit et le tout se termine sans vraiment se terminer, dans une misère émotionnelle et quelques litres de sang assez ordinaires. Roman post cynisme, post provoc mais sans identité forte.

    178 pages, anglais