Les livres - 2025
52 livres
créée il y a environ 1 an · modifiée il y a 3 moisLa Chartreuse de Parme (1839)
Sortie : 1839 (France). Roman
livre de Stendhal
Behuliphruen a mis 10/10.
Annotation :
[Relu]
Argonne (2022)
Sortie : 18 août 2022. Récit
livre de Stéphane Emond
Behuliphruen a mis 7/10.
Annotation :
Une carte ouvre le livre : entre Éclaires et Ville-sur-Arce, un itinéraire effilé comme une cicatrice. En s'appliquant à le suivre, Stéphane Emond entend mettre ses pas dans ceux de ses aïeux, qui, lors de l'Exode, ont quitté l'Argonne pour la Côte d'Or. Le livre s'écrit entre deux tombes : celle d'une grand-mère fauchée à Ville-sur-Arce, précisément pendant la débâcle, par des avions allemands ; celle du père, décédé au terme d'une longue vie passée dans la taiseuse et profonde Argonne, et qui a longtemps tu cette page tragique d'histoire familiale. De manière sensible, pudique, attentive aux lieux et aux paysages, à l’épaisseur du temps, Stéphane Emond retisse les fils d'un récit familial, en y entrelaçant avec doigté d'autres fils : Marc Bloch et Emmanuel Berl, Maurice Genevoix et Gaston Bachelard.
Le Mur invisible (1963)
Die Wand
Sortie : 1985 (France). Roman
livre de Marlen Haushofer
Behuliphruen a mis 8/10.
Annotation :
Récit curieusement haletant, alors que le propos semble des plus répétitifs, et que l'allure du livre elle-même, en adoptant (avec bonheur !) la forme d'une chronique rédigée a posteriori plutôt que d'un journal de bord, élimine d'emblée tout suspense. C'est qu'à travers ce récit se dessine, timidement mais nettement, une trajectoire qui, l'espace de ces deux harassantes années d'isolement et de réapprentissage au contact d'une nature vivante, est une trajectoire d'émancipation. Émancipation à l'égard des codes sociaux, à la fois patriarcaux et destructeurs du vivant, mais aussi, plus fondamentalement, des illusions de l'anthropocentrisme. Ce qui rend ce récit si palpitant, si prenant, c'est peut-être, outre sa dimension d'expérience-limite, sa façon d'interroger ce qui fonde notre humanité. Il en va ainsi de la manière dont est traitée la question de l'espoir : l'espérance d'un retour au monde d'avant, si vive au début, lui semble à la fin une idée absurde. Là semble se jouer un point de bascule : plutôt que de sonner le glas de l'humanité de la narratrice, l'abandon de la pure illusion de l'espérance l'autorise à réinscrire son humanité dans un tout plus large : les plus beaux personnages du livre sont une vache, une chatte, un braque de Bavière, un alpage. La trajectoire de ce détachement, quasi-stoïcien, est aussi un deuil et n'a toutefois rien d'idyllique : c'est d'ailleurs par une manière sèche qu'il s'exprime : parfois presque glaçante de sang-froid, elle empreint le récit d'une gravité qui serre le cœur et m'a immédiatement envoûté, laissant après elle une résonance incomparable.
Si par une nuit d'hiver un voyageur (1979)
Se una notte d'inverno un viaggiatore
Sortie : 1981 (France). Roman
livre de Italo Calvino
Behuliphruen a mis 7/10.
Annotation :
[Relu]
Titus n'aimait pas Bérénice (2015)
Sortie : 20 août 2015. Roman
livre de Nathalie Azoulai
Behuliphruen a mis 6/10.
Annotation :
Je reste un peu rétif devant les livres qui cherchent à éclairer une œuvre par la relation des drames intimes de son auteur, et ce récit, heureusement tout en ellipses, n'échappe qu'à demi à cet écueil. L'échafaudage narratif m'a paru un peu fragile, le prétexte un peu superflu ; mais peu importe car le plus intéressant demeure le cœur du livre : le récit de la vie de Racine, écartelée entre son attachement à la tradition sombre, austère et pessimiste du jansénisme de Port-Royal, où il a grandi, a découvert la concision et les audaces de la langue latine et un certain rapport, sans fard, élémentaire, à la densité des choses d'ici-bas - et sa fascination pour le faste éclatant de la cour du Roi Soleil, où tout est reflets de miroirs, apparences, aléas de la grâce et de la disgrâce. Dès lors, le roman, en présentant la vie de Racine comme l'affrontement entre ces deux attachements, réussit à dégeler un peu la statue de l'auteur (et, surtout, à la resituer dans le contexte de la France louis-quatorzienne), sans qu'on échappe tout à fait au name-dropping de circonstance, qui fait ainsi apparaître La Fontaine entre deux chopes, ou Vauban entre deux campagnes militaires.
Sindbad ou la nostalgie (1925)
Szindbád megtérése
Sortie : 22 octobre 2015 (France).
livre de Gyula Krúdy
Behuliphruen a mis 8/10.
Annotation :
A défaut d'océan, c'est un long voyage sentimental à travers les archipels de sa mémoire qu'entreprend ce Sindbad continental, double de l'auteur. Et c'est vraiment cette impression qu'éprouve le lecteur : de le voir aborder, à chaque chapitre, dans une île nouvelle : juste une petite terre émergeant à peine de l'oubli, où il retrouve un amour passé, une occasion manquée, une flamme ancienne. Fuyant la capitale il gagne soudain, sous l'effet suggestif d'un souvenir, de petites villes de Haute Hongrie, noyées dans la brume, ensevelies sous la neige ou baignées d'un doux soleil. Mais c'est l'automne peut-être qui est la saison la plus "krúdyenne" : ce voyage ne consiste pas à ranimer son passé, ni même à chercher à en sauver quelque chose, mais simplement à en mesurer l'irrépressible éloignement, à éprouver le moment où la vie ancienne se détache lentement de soi comme les feuilles d'un arbre.
Son art très doux et implacable consiste à estomper les bords de ses phrases, les contours de son récit : tout flotte dans une brume légère, mais au sein de ces vignettes, le trait est toujours acéré, quelques objets, quelques gestes précis, suffisent à Krúdy pour figurer un personnage féminin, évoquer un souvenir : ici une épaule dénudée, là un clocher rouge, ici les rideaux mauves d'une pâtisserie, là un pied chaussé d'un soulier verni. Une langue limpide, beaucoup d'attendrissement, une pointe de cynisme, une dose certaine d'ironie et jamais, jamais de grandiloquence - car ce voyage sentimental est d'emblée parfaitement désespéré. Rien ne vaut finalement la peine que l'on s'y attarde : on aura beau s'acharner, subsistera toujours, pour cet amoureux détaché, ce rêveur lucide, un écart irrémédiable : entre les êtres, entre ses désirs et leur accomplissement, entre soi-même et ses propres désirs.
Triste tigre (2023)
Sortie : 17 août 2023 (France). Autobiographie & mémoires, Récit
livre de Neige Sinno
Behuliphruen a mis 6/10.
La Prisonnière (1923)
À la recherche du temps perdu / 5
Sortie : 1923 (France). Roman
livre de Marcel Proust
Behuliphruen a mis 8/10.
Annotation :
Allez, je reprends la Recherche !
Paris, musée du XXIe siècle (2024)
Le 18e arrondissement
Paris, musée du XXIe siècle
Sortie : 29 août 2024. Roman
livre de Thomas Clerc
Behuliphruen a mis 8/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Annotation :
Plus que la description d'un arrondissement, façon "tentative d'épuisement perecquienne", le livre de Thomas Clerc est le récit d'une performance, c'est un livre à "dispositif". Peu de livres savent imposer si aisément une forme nouvelle, aussi radicale et personnelle. L'élégance de Thomas Clerc est là, dans cette facilité à se rendre lisible, audible, à inviter le lecteur à le rejoindre dans cette longue déambulation, dont il parvient à faire coïncider l'allure et le tempo avec ceux de la lecture : un glissement de page en page, à la fois retenu et relancé par les "bornes", ces leitmotive qui scandent la promenade et modulent le ton du livre, tour à tour naïf et ironique, impressionniste et joueur, narcissique et politique. Car il y a bien, au fond, une ambition de cette nature dans cette géographie humaine, c'est-à-dire à la fois sentimentale et politique, d'un arrondissement parisien : faire de la ville un terrain de jeu, forcer le monde, y intervenir, renouer avec ce rêve situationniste à l'heure de la ville néolibérale, ubérisée, touristifiée. Et ma fibre perecquienne me rend toujours très sensible aux livres qui, comme celui-ci, se jouent dans la tension entre la contrainte et la dérive, la règle et l'entorse.
Les Soldats de Salamine (2001)
Soldados de Salamina
Sortie : février 2004 (France). Roman
livre de Javier Cercas
Behuliphruen a mis 9/10.
Les Dernières Écritures (2025)
Sortie : août 2025. Roman
livre de Hélène Zimmer
Behuliphruen a mis 8/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Annotation :
Une belle découverte, qui aborde la question de la catastrophe climatique d'une manière cavalière et surprenante, loin du kitsch écologique : par le biais d'une comédie de mœurs. Car ce qui intéresse Hélène Zimmer, c'est précisément l'articulation impossible entre la conscience de la fin, la catastrophe énorme, impensable, abstraite, de l'effondrement, et les ruptures intimes, les petits drames, le nécessité de continuer à maintenir nos propres destins, et de nous projeter dans un avenir à l'échelle de nos existences individuelles. De l'écoanxiété au déni, tout l'éventail des attitudes psychologiques se déploie dans ce roman drôle et assez féroce, succession de scènes de vie concrètes servies par une écriture très contemporaine, rapide.
Vertu et Rosalinde (2025)
Sortie : 21 août 2025. Roman
livre de Anne Serre
Behuliphruen a mis 7/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Manosque-des-Plateaux (1931)
Sortie : 1931 (France). Essai, Culture & société
livre de Jean Giono
Behuliphruen a mis 6/10.
Annotation :
Je ne suis hélas pas certain d'être très sensible à l'écriture de Giono : cette rudesse, cette rusticité qui me semblent un peu trop étudiées, cette recherche sérieuse, taiseuse, un peu hautaine, de l'"élémentaire" : phrases brèves, tranchantes, goût pour les articles indéfinis ("ça fondait au chaud de la langue comme un beurre"). N'empêche : des portraits saisissants, un œil incomparable : c'était le guide idéal pour monter au Mont d'Or parmi les oliviers, observer de là-haut Manosque, la vallée de la Durance et les Alpes au loin.
Le Brigand (1925)
Der Räuber
Sortie : 1994 (France). Roman
livre de Robert Walser
Behuliphruen a mis 8/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Le Joueur (1866)
(traduction André Markowicz)
Игрок (Igrok)
Sortie : 1991 (France). Roman
livre de Fiodor Dostoïevski
Behuliphruen a mis 7/10.
Anatomie de la terreur (2015)
The Coming of the Terror in the French Revolution
Sortie : 15 mars 2018 (France). Essai, Histoire
livre de Timothy Tackett
Behuliphruen a mis 8/10.
Epépé (1970)
Sortie : 1970 (France). Roman
livre de Ferenc Karinthy
Behuliphruen a mis 7/10.
Annotation :
Un livre très étonnant (écrit par le fils de l'auteur du livre ci-dessous ↓), que sans doute seul un Hongrois pouvait écrire : la question de l'isolement linguistique est le principal argument de ce récit dystopique... En tout cas, il est son point de départ : le récit multiplie les motifs cauchemardesques : la ville tentaculaire, la foule incessante, l'incommunicabilité quasi totale, la claustration faisant alterner espoir et abattement.
Cette mégapole sans fin est une sorte de cauchemar au carré : le cauchemar de la ville soviétique (les files d'attente partout, l'uniformité grisâtre, la ville terrain d'insurrections réprimées dans le sang - le souvenir de 1956 est présent) multiplié par le cauchemar de la ville mondialisée (l'uniformité globalisée : le melting-pot sans génie singulier, la débauche consumériste, les inégalités et la misère rejetée dans les marges).
Comme souvent dans ce genre de récit, l'exposé du décor prend beaucoup de place, au détriment souvent d'une intrigue qui piétine parfois : la mécanique narrative se grippe ainsi pendant l'enquête linguistique de Budaï, répétitive et - quoiqu'intéressante d'un point de vue épistémologique - finalement frustrante. Reste que le récit dans son ensemble tient vraiment en haleine, et que l'on se surprend à éprouver une compassion profonde pour Budaï, le héros piégé dans cette fourmilière inhumaine. Ce monde où les signifiants sont impénétrables et les signifiés parfaitement banals et toujours décevants ne procède pourtant que d'un léger pas de côté par rapport à notre univers familier, mais notre héros y est confronté à la plus terrible des solitudes. Le sentiment d'oppression est puissamment rendu, et la manière dont Budaï, un petit matin de lendemain de révolte, retrouve le fil d'Ariane de ce labyrinthe est une jolie trouvaille.
Voyage autour de mon crâne (1937)
Sortie : 1990 (France). Roman
livre de Frigyes Karinthy
Behuliphruen a mis 8/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Annotation :
La réputation d'"humoriste" qui précède Karinthy, ainsi que son titre, qui évoque le "Voyage autour de ma chambre" de X. de Maistre, laissait présager un de ces livres excentriques dans la lignée de Sterne. Il y a certes un peu de cela, dans l'ironie de ce récit enlevé à la première personne, mais son objet, bien moins anodin, leste l'ouvrage d'une certaine gravité : tout commence lorsqu'on diagnostique à Karinthy une tumeur au cerveau.
C'est donc l'histoire d'une maladie, puis d'une opération chirurgicale (confiée au plus grand chirurgien européen du temps, installé à Stockholm). Je crois n'avoir jamais lu une telle description d'une opération du cerveau, relatée par celui qui l'a vécue (sous anesthésie locale seulement !)...
Toutes les étapes du développement de la maladie sont pour Karinthy l'occasion d'exercer ses talents de journaliste et de satiriste, qui lui permettent justement de s’émanciper de son sujet : cet effort de distanciation, de recul, rend le livre très attachant. Karinthy réussit l'exploit de n'être jamais ni doloriste ni clinique, mais toujours drôle et touchant : quand il décrit les manœuvres dilatoires pour éviter le couperet du diagnostic, puis les attitudes variées des amis qui viennent voir le malade au sort plus qu'incertain, enfin le voyage scandinave (son stoïcisme force le respect !)...
L'autofiction existait donc déjà dans les années 30 ; Karinthy s'explique d'ailleurs là-dessus, dans sa préface et au fil du texte. Le reportage scrupuleux de l'expérience vécue lui apparaît ainsi comme une contrainte, qui impose une forme d'humilité à la verve de l'écrivain. Il est très lucide dans l'exposé des raisons qui le poussent à se mettre en scène (d'autant plus qu'il est une véritable célébrité dans son pays) : ce n'est pas tant l'élément "personnel" qui lui importe - mais bien l'élément proprement "humain" de son aventure : et cela, 90 ans plus tard, touche toujours autant.
Le Père Goriot (1835)
Sortie : 1835 (France). Roman
livre de Honoré de Balzac
Behuliphruen a mis 8/10.
Annotation :
Une lacune comblée ! Et l'occasion de réviser quelques idées reçues : Rastignac n'est pas cet ambitieux sans scrupules, mais un jeune homme au cœur tendre ; le Père Goriot est certes le génie pathétique de la paternité, mais se révèle surtout dévoré par une passion quasiment monstrueuse. C'est avec gourmandise que j'ai replongé dans le monde de Balzac, au milieu de ces figures inoubliables, dans ce Paris réinventé (c'est une banalité de le dire) par un observateur et un satiriste de génie.
Les Affinités électives (1809)
Die Wahlverwandschaften
Sortie : 1809 (Allemagne). Roman
livre de Johann Wolfgang von Goethe
Behuliphruen a mis 9/10.
Maîtres anciens
Alte Meister - Komödie
Sortie : 1985 (France). Roman
livre de Thomas Bernhard
Behuliphruen a mis 7/10.
Annotation :
Je croyais l'avoir déjà lu, mais non : j'en avais seulement vu la remarquable mise en scène par Nicolas Bouchaud.
Malgré le plaisir immédiat et la joie féroce en retrouvant la manière de Bernhard, son art véhément et sa prosodie, j'ai éprouvé une certaine fatigue à hauteur des deux tiers du livre. Je crois que cela tient en partie à l'ambiguïté du dispositif des voix enchâssées, qui met à mal le pacte implicite entre le narrateur et le lecteur, qui est quand même si important dans les livres de Bernhard. Le narrateur restitue donc les propos de son ami Reger, propos qui deviennent peu à peu incohérents, fustigeant tout et son contraire, et avec lesquels le narrateur se solidarise et se distancie tour à tour. Comme si Bernhard se moquait de lui-même, à travers ce porte-voix éraillé et radoteur qu'est Reger. Comme s'il mettait ainsi en application ses réflexions sur la nécessité de satiriser, sur la caricature comme moyen de survie, sur l'impuissance de toute œuvre d'art, toute œuvre d'art étant pathétique et nécessaire, irrémédiablement ratée et pourtant indispensable à l'existence humaine - pages qui sont les plus fortes du livre. Au fond, voilà l'art poétique de Bernhard, et aussi un mode d'emploi pour le lire (et donc une clef essentielle pour aborder son œuvre) : admirer Bernhard sans réserve, ce serait le trahir.
Le baron Wenckheim est de retour (2016)
Báró Wenckheim hazatér
Sortie : avril 2023 (France). Roman
livre de László Krasznahorkai
Behuliphruen a mis 8/10.
Annotation :
Krasznahorkai m'a accompagné pendant dix jours d'été en Hongrie : mon périple touristique (dans la moitié occidentale de la Hongrie, donc pas là où se déroule le roman) alternait ainsi avec la plongée dans la version grotesque de la société hongroise contemporaine, percluse par la bêtise, l'appât du gain, la mesquinerie et le conformisme, que met en scène "Le Baron Wenckheim". Une maille à l'endroit, une maille à l'envers... Il ne faut pas être effrayé par les proportions imposantes du roman, ni par la longueur des phrases, qui, en captant toujours quelque chose de concret, se tiennent avec une virtuosité extraordinaire entre la restitution de l'oralité et le flux de conscience. Si la tonalité véhémente fait immanquablement penser à Thomas Bernhard, son ambition polyphonique ne provoque jamais d'épuisement, mais maintient un état permanent d'euphorie narrative, quelque chose de quasi carnavalesque. Sa phrase ne fore pas le même sillon d'exaspération, elle se projette constamment en avant, se maintient toujours à l'affût, relance la narration dans un crescendo irrésistible et dévastateur. Ce mouvement est d'abord à l'unisson de l’intrigue, cette pitoyable attente de l'homme providentiel, mais, emportée par son élan, l'écriture de Krasznahorkai ne change pas de braquet lorsqu'il s'agit de décrire le fiasco qui s'ensuivra nécessairement : son humour désespéré atteint au contraire des sommets. Maintenir un tel rythme, un tel souffle, une telle ambition sur 600 pages est une prouesse qui laisse pantois...
La Semaine perpétuelle (2021)
Sortie : 19 août 2021. Roman
livre de Laura Vazquez
Behuliphruen a mis 7/10.
Annotation :
Vivement impressionné : une voix nouvelle, un rythme, une épopée de notre époque, mais qui la prend, cette époque, en oblique, de biais, avec un goût pour le bizarre, le cocasse, l'impur, le cruel, l'obscène. Livre très technique, peut-être, mais très libre aussi qui, tant dans son ambition que dans sa vision d'un monde polyphonique, où la matière et les sensations passent, circulent d'un corps à l'autre, rappelle Lucrèce. Très envie d'aller voir de plus près les autres livres de Laura Vazquez, après avoir été envoûté par une lecture entendue parfaitement par hasard, à la radio.
Bérénice (1670)
Sortie : 1670 (France). Théâtre
livre de Jean Racine
Behuliphruen a mis 9/10.
Annotation :
[Relu... avant d'aller voir Isabelle Huppert !]
Traverses (1999)
Sortie : 8 septembre 2011 (France). Récit
livre de Jean Rolin
Behuliphruen a mis 8/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Annotation :
Je découvre avec ce mince volume la belle polysémie de "traverses" : à la fois tangentes, chemins obliques, marches vagabondes - et, dans un sens vieilli, obstacles, difficultés, embûches. Le titre pourrait ainsi convenir, peut-être, à un volume d’œuvres complètes de Rolin, tant il exprime la tension à l’œuvre dans son écriture : ses livres sont des "projets d'écriture" qui documentent des sortes de performances (itinérances reliant deux points signifiants, voyages sur des traces, vagabondages sentimentaux) mais des projets qui semblent construits de manière à rechercher ce qui les ferait dévier de leurs rails, à rechercher l'obstacle, le heurt, la déception, lesquels se révèlent, sinon les vrais buts du voyage, du moins des occasions de rebond - et donc de résonance. Que dire sinon que mon goût de lecteur résonne justement parfaitement avec cette aventure, ironique et attendrie, d'une écriture ?
Senilità (1898)
Sortie : 1996 (France). Roman
livre de Italo Svevo
Behuliphruen a mis 8/10.
Annotation :
Plaisir de retrouver, dans son deuxième roman, cette manière étrange et unique qu'a Svevo de faire avancer son intrigue : cette espèce de myopie de la narration : le narrateur n'en sait jamais davantage que son personnage principal, qui avance dans le roman de sa vie à tâtons, à l'aveuglette, sans pouvoir prendre de hauteur ni faire montre de beaucoup de clairvoyance. Si le roman ne brille pas de toute l'ironie de La Conscience de Zeno, qui paraîtra un quart de siècle plus tard, il y a, dans cette manière, à la fois de la cruauté et de la tendresse. Un acquiescement amusé devant les mille incohérences de la vie quotidienne, devant les ressources de l'existence pour déjouer les plans dressés en imagination par un anti-héros souvent pathétique, mais qui se voudrait homme d'action. Car qu'est donc cette "aventure", cette histoire d'amour amère, pleine de mesquineries, de jalousie et de joies manquées, sinon une succession de résolutions non tenues (à l'image de ce que seront les fameuses "dernières cigarettes" de Zeno) et de déconvenues infligées par la réalité à toutes les conceptions d'Emilio, précurseur de Zeno, en un peu plus pitoyable encore ? Svevo ne cesse de mesurer cet écart entre fantasmes et réel - mais son humour si particulier tient à cette conviction que les fantasmes sont ce qu'il y a de plus banal, et que c'est la réalité qui ne manque jamais d'imagination.

































