Toujours dans ce prolongement littéraire sur la Grande Guerre, mais cette fois avec un auteur contemporain qui n’a pas vécu directement le conflit. Jean Echenoz s’appuie sur un travail de recherche nourri par des carnets de guerre et des ouvrages historiques pour livrer sa vision de la guerre et surtout une approche stylistique qui lui est propre.
C’est mon premier roman de cet auteur, je ne sais donc pas si son écriture est toujours ainsi, mais elle se distingue par une singularité marquée, une manière d’écrire qui tranche avec les récits plus classiques. La psychologie des personnages est réduite au minimum, nous sommes davantage dans la description minutieuse des objets, poussée à l’extrême, dans une épure presque radicale. Le roman est très court, ce qui semble être une volonté de l’auteur pour aller à l’essentiel et éviter de répéter ce qui a déjà été dit mille fois. Il le reconnaît lui-même dans une phrase qui résume bien son intention : « Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n’est-il pas la peine de s’attarder encore sur cet opéra sordide et puant. »
Cette distance ironique semble être une marque de fabrique chez Echenoz, ou du moins on peut se demander si elle traverse l’ensemble de son œuvre. Il refuse le pathos et adopte un ton neutre, presque clinique, ponctué d’éclats d’humour noir. Est-ce une constante chez lui ou une posture propre à ce roman ? Cela donne en tout cas à 14 une singularité qui tranche avec les récits plus lyriques ou tragiques de la Grande Guerre.
Le ton oscille entre le drame et la dérision, comme lors de la mort de Charles en avion. Malgré cette retenue, il se dégage quelque chose de singulier, une expérience différente des autres romans sur la guerre. Les thèmes classiques sont présents : le front, l’arrière avec ses profiteurs et ses manques d’hommes, les gendarmes détestés parfois plus que l’ennemi, les animaux qui partagent notre quotidien, qu’ils soient nourriture ou menace comme les poux et les rats. Echenoz évoque aussi les hommes qui cherchent à échapper aux combats par la blessure, l’automutilation ou la désertion, souvent punie de mort. Il prend même le temps de parler de la difficulté du retour à la vie normale après une mutilation ou une cécité. À travers Blanche, il montre l’attente et la solitude des femmes à l’arrière, mais sans jamais céder à la sentimentalité.
Ce qui frappe, c’est la capacité d’Echenoz à condenser en 120 pages une fresque qui évoque la brutalité du front, l’absurdité des ordres, la banalité du malheur et la fragilité de la vie. Les personnages sont presque anonymes, ce qui n’est pas un défaut mais un choix : ils incarnent une génération sacrifiée, réduite à l’état d’objets dans la mécanique de la guerre. Cette déshumanisation est renforcée par le style impersonnel, l’usage du pronom « on » et l’absence du mot « soldat », comme si l’homme n’existait plus en tant que personne. Le roman ne cherche pas à glorifier ni à dramatiser, il met en avant la routine, la saleté, l’ennui, la peur, et parfois l’ironie grinçante face à l’horreur. Echenoz travaille la musicalité de la phrase, son tempo, en coupant et en essorant le texte pour en faire une partition resserrée, presque comme une pièce musicale minimaliste.
En somme, 14 est une œuvre qui interroge la mémoire collective et la condition humaine, en privilégiant l’humain sur le spectaculaire. C’est une lecture rapide mais dense, qui laisse une impression durable par son style épuré et son regard lucide sur la guerre. On pourrait regretter que les personnages ne soient pas plus étoffés, mais ce n’est pas le propos : cette absence souligne la brutalisation de l’homme, réduit à son statut d’objet dans l’opéra sordide de la guerre.