Le reflet de ce que la littérature fait de pire

A travers sa prose, Sansal nous plonge dans l'univers d'Ati, un héros résidant en Abistan, vaste monde où règne une religion uniforme dont l'influence semble en apparence être totale. Le décor est planté et le titre interpelle: le roman pourrait se situer dans la lignée des grands livres d'anticipation que sont 1984, le Meilleur des Mondes ou encore l'excellent Fahrenheit 451.


Avant de commencer ma critique, il me semble juste d'exprimer en quoi ces ouvrages, auquel l'objet de ma critique fait objectivement référence (1984 de Orwell, 2084..) étaient si bons. Ces utopies prévoyaient un monde plausible, lointain mais réalisable; et de par leur subtilité et leur réalisme glaçaient le lecteur, le laissant à la merci de ses doutes et interrogations: en ces systèmes, le bonheur était de mise. L'organisation était telle qu'il semblait logique que de par leur plaisir ou face aux risques, les acteurs de ces sociétés y vivent sans rébellion. Je ne vais pas étendre, le point clé de la qualité de ces livres est le fait que ces prévisions soient crédibles et leur force réside dans le fait que l'on se dirige de plus en plus vers elles, d'où leur caractère actuel. Passons à 2084.


Dans son ouvrage, Boualem Sansal dépeint une société régie par la religion. Avant de s'intéresser aux problèmes de forme du texte, nous repérons qu'il ne pourra avoir ni le crédit ni l'aspect de plus en plus actuel des trois précités qui mettaient en avant le plaisir (Huxley), la surveillance (Orwell) ou les deux (Bradburry). En effet, nous vivons dans un monde où quoique l'on dise, une puissance prend une ampleur phénoménale de manière totalement objective: la technologie. Loin d'anticiper une surpuissance technologique et ses problèmes, Boualem a choisi un monde que l'on a déjà connu et duquel on s'éloigne de jour en jour: que les médias nous montrent la montée de l'extrémisme religieux ou non, le cadre d'un lecteur Français -ou francophone de manière générale, en occident- est celui d'une société de plus en plus athée et frivole. Peut-on considérer le choix de l'univers comme judicieux, pertinent ? Si vous trouvez que oui, voyons alors en quoi la forme va vous déplaire.


Dans l'absolu, il serait en effet possible de présenter une société religieuse et ses problèmes d'une manière profonde, crédible, intrigante, bref, intéressante. Boualem Sansal a-t-il essayer d'avoir cette crédibilité ? Aucune idée, toutefois, le roman en a la prétention.
La narration sur laquelle se fonde l'Abistan ôte à cette contrée tout son possible attrait, au déboire du lecteur: on parle d'un monde où la religion est norme, où elle est considérée comme la bonne et l'unique voie/x, où des croyants fidèles sont heureux de servir Abi et Yölah, respectivement le prophète et son dieu. Tout est beau, on est parti pour un super roman !
Malheureusement pas.


En effet, aussi sûre d'elle et plaisante qu'un ancien président remarié que je ne citerai pas, la prose de l'auteur fait la grave erreur de foncer sur la route de la qualité à l'opposé de la justesse, pour se ruer vers des jugements de valeur hâtifs en ayant oublié toute cohérence sur le bas-côté.
C'est un réel problème qui nous irritera à chaque instant: Sansal prend son monde comme acquis, comme si le lecteur était plongé dedans aux premiers instants, alors que la véhémence avec lequel il le blâme ne laisserait pas la possibilité au plus naïf des intéressés le plaisir d'y croire une seconde. Dans un monde où tout est religieux, où la métaphysique a sa logique et ses dogmes, est-il sensé d'affirmer à quel point c'est insensé ?
Boualem, tu aurais pu présenter quelque chose de crédible à ton lectorat, mais tu as choisi de prouver en quoi ton anticipation était aussi stupide qu'incohérente. très fin.


Le fait est qu'Ati est le seul personnage à penser. Autour de lui, tout le monde est content et suit la norme. Bizarre, le narrateur nous montre pourtant qu'il n'y a aucune raison de la suivre, et avec une telle hauteur ! Notre mouton noir évolue dans un champ lexical réduit: l'importance de l'amaigrissement du vocabulaire pour l'asservissement du peuple est maintes fois souligné par Sansal... Qui ne se prive pas d'utiliser des mots sophistiqués. Loin de vouloir blâmer le fait d'utiliser un langage aussi riche qu'élaborer, je tiens à pointer ici une fois de plus l'incohérence du récit: la narration nous place dans un monde à la langue atrophiée, mais ne se prive pas pour se la jouer Mamie au Scrabble, enchaînant les bonus de cinquante. Une fois encore, cela aurait pu être beau et agréable, mais le manque de maîtrise est tel qu'en écrivant"que voulait donc dire une chaise ?" juste avant d'enchaîner sur une description pleine de mots et vide de sens, on perd une fois de plus la cohérence qui donnait aux grands romans d'anticipation leur force. Je ne vais pas épiloguer.


Ati et ses camarades. Je ne tenais pas à spoiler.


Ce sont là pour moi les deux points noirs de ce "livre". Si le fait qu'un univers sans aucune crédibilité soit présenté avec la finesse et la subtilité d'un accouplement de phacochères ne vous rebute pas, y a-t-il tout de même des points positifs à ce livres ?
Je n'ai pas cité le fait que tous les noms aient une consonance arabe jusque dans le divin. Si vous faites partie de ces gens qui s'enamourent des parodies de récits sur les vilains musulmans qui vont contrôler le monde, le marketing des peurs de ce torchon vous a bien visé.


Si vous êtes une personne qui recherche un livre de qualité, abordant des problèmes de fond intéressants avec une forme belle et maîtrisée; passez votre chemin: il y a bien mieux ailleurs.

Pimenthe
2
Écrit par

Créée

le 21 mars 2017

Critique lue 790 fois

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5

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